La première partie décrypte les concepts clés et la méthodologie de mesure. Ndikumana et Boyce analysent comment la sous-facturation des exportations, la surestimation des importations, les manipulations de prix de transfert ou les flux bancaires informels induisent des écarts comptables qui révèlent l’ampleur des sorties illicites. Ils démontrent, chiffres à l’appui, comment ce phénomène engendre un manque à gagner colossal pour les budgets publics, aggravant l’endettement, réduisant l’investissement social et augmentant la pression fiscale sur les ménages et les entreprises locales. La deuxième partie est consacrée aux études de cas : Angola, Côte d’Ivoire, Afrique du Sud et dans une moindre mesure le Nigéria. Ces chapitres décrivent les contextes locaux aussi bien politiques que socio-économiques de chaque pays avec une vision claire sur des secteurs vulnérables, des réseaux politico-économiques et les modus operandi utilisés pour transférer des ressources hors des circuits officiels. Les auteurs mettent en avant, dans une troisième section, l’implication des responsabilités internationales, montrant que la fuite des capitaux ne concerne pas uniquement les acteurs africains, mais s’étend aussi aux institutions financières, aux territoires offshores et aux infrastructures logistiques globalisées… En Angola, Nicholas Shaxson, c’est la rente pétrolière qui est en jeu depuis l’indépendance. Plus de 103 milliards de dollars auraient été transférés illicitement entre 1986 et 2018. Les estimations pour l’Angola ne démarrent qu’en 1986 à cause d’un manque de données antérieures concernant les indicateurs utilisés, explique l’auteur. La fausse facturation constitue le noyau du mécanisme utilisé autour duquel gravitent d’autres manoeuvres, sous-évaluation des cargaisons de pétrole, surfacturation à l’export, mais aussi à l’import, manipulation des volumes déclarés... Le rôle des élites politiques, notamment proche de la famille Dos Santos (José Eduardo Dos Santos, ex-président de l’Angola), est largement documenté, montrant comment gouvernance, opacité et reconstruction post-conflit ont créé un environnement propice aux fuites massives. En Côte d’Ivoire, Jean Merckaert fait état d’environ 55 milliards de dollars sortis illicitement sur la même période. Le cacao, pilier de l’économie ivoirienne, est l’élément de base de cette érosion de fonds : encore une fois la sous-facturation des exportations est largement usitées, fausses déclarations de qualité, importations d’intrants volontairement gonflées, paiement de services de conseil surfacturés voire même n’existant que sur le papier. La succession des régimes (Houphouët-Boigny, Gbagbo, Ouattara) démontre la capacité des réseaux économiques à survivre aux alternances politiques et à fragiliser les institutions nationales. En Afrique du Sud, Adam Aboobakar, Karmen Naidoo et Léonce Ndikumana parlent d’un volume exceptionnel de 329 milliards de dollars sortis entre 1978 et 2018 (contre une dette externe estimée à 173 milliards). Les minerais, en particulier l’or non monétaire, platine, argent, diamants, sont au centre des manipulations. Le livre explique la continuité des pratiques entre l’apartheid et la période démocratique, en introduisant la notion de « captationde l’État ». Mais aussi l’érosion de la confiance dans les institutions exacerbée par les malversations, les pots-de-vin, une justice aux ordres…face à des mesures jugées la plupart du temps inefficaces comme les amnisties répétitives. Le rôle de la famille Gupta est particulièrement cité pour illustrer les connivences entre influence politique, réseaux privés et systèmes de facturation opaques. Le Nigeria est scruté par Melvin D. Ayogu de manière transversale. Il y met à jour les asymétries statistiques pour démontrer l’ampleur des sorties illicites. Des erreurs d’attribution des partenaires commerciaux en passant par les manipulations de prix de transfert, ainsi que le rôle crucial des ports francs (Amsterdam, Dubaï, Panama, Singapour, Hong Kong), l’auteur décrypte les mécanismes utilisés dans ce sens. On y voit comment l’affaiblissement institutionnel, la tolérance administrative et la structure des échanges internationaux rendent les sorties illicites facilitent la fuite des capitaux. …
La fuite des capitaux d’Afrique, les pilleurs et les facilitateurs, Collectif ss. dir. de Léonce Ndikumana et James K. Boyce, Traduit de l’anglais, octobre 2024, 320 pages, En toutes lettres en coédition avec les éditions Amalion (Sénégal) et Graines de Pensées (Togo)[Record]
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Fedoua Tounassi
Journaliste

