L’histoire intellectuelle n’est pas le champ le plus reconnu pour ses innovations. Dans son ouvrage généraliste qui constitue une introduction au champ, intitulé What is Intellectual History?, Richard Whatmore nomme d’emblée les critiques fréquemment adressées à la discipline et à celles et ceux qui la pratiquent : « Intellectual historians have been called idealists, antiquarians of no relevance to the present, advocates of a policy of “books talking to books”, students of the elite and the eminent alone, and of being unable to understand society, having no faith in causal factors other than ideas. » Whatmore tente par la suite de tailler ces critiques en pièces en montrant les apports non négligeables de l’histoire intellectuelle pour comprendre les idées qui ont façonné la société. Pour lui, les idées constituent des « forces sociales » qui ont le pouvoir de transformer le monde. Il souligne également le caractère mouvant de la discipline, sa définition même demeurant objet de débat. Toutefois, un principe commun relierait ses praticiens et ses praticiennes, soit un attachement rigoureux aux sources primaires. Le ou la spécialiste de l’histoire intellectuelle ne peut se contenter d’interprétations de seconde main; il ou elle doit retourner aux textes, les replacer dans leur contexte d’énonciation et en dégager le sens. Dans le dernier chapitre de son livre, Whatmore revient sur le présent et l’avenir de l’histoire intellectuelle et sur les possibilités qu’elle permet. Il soutient qu’avoir une compréhension fine des débats intellectuels du passé, des affrontements d’idées, des raisons pour lesquelles certaines idées se sont imposées au détriment des autres, permet aussi de mieux saisir les limites imposées par des cadres idéologiques à l’action humaine. Il rappelle le rôle que peut jouer la discipline pour éclairer le débat public en remettant en question certains mythes propagés par les responsables politiques. Dans son exposé somme toute classique, Whatmore ne s’interroge jamais sur les rapports de force qui traversent le champ et qui permettent à certains penseurs de retenir l’attention des historiens et des historiennes, au détriment d’autres penseurs. Il ne revient pas non plus sur l’intérêt d’étudier les idées formulées par des groupes restés dans l’ombre, comme les femmes, les personnes racisées ou les Autochtones. Il mise sur la notion d’influence des idées pour justifier celles qui méritent ou non qu’on s’y attache, sans remettre en question la définition d’influence. Whatmore ne remet pas non plus en question le manque de diversité des sujets de l’histoire intellectuelle ou son cadre eurocentrique, elle qui s’est beaucoup consacrée aux grands penseurs européens, comme Machiavel ou Hobbes. Son portrait de l’histoire intellectuelle est aussi univoque, centré sur une histoire faite par les hommes sur les hommes, chose qui lui est reprochée par l’historienne Sophie Smith. S’inscrivant dans une littérature critique de l’histoire intellectuelle pour son caractère androcentrique, tant du côté des sujets étudiés que des producteurs de cette histoire, Smith relève le manque patent de diversité de genre dans l’exposé de Whatmore qui, dans les 180 articles et ouvrages de sa bibliographie, n’en retient que six écrits par des autrices. Les critiques adressées par Smith au champ témoignent de son évolution et des débats qui l’ont traversé au cours des dernières décennies, lesquels ont contribué à déplacer l’histoire intellectuelle vers des terrains moins traditionnels. Elles mettent en évidence les apports de l’interdisciplinarité dans le renouvellement du champ. En effet, les études de genre et l’histoire des femmes ont joué un rôle central dans cette transformation en encourageant l’exploration de nouvelles sources, en mettant en lumière des penseuses longtemps négligées et en analysant les contraintes qui ont limité l’expression des femmes au fil de l’histoire. …
Approches méthodologiques et théoriques en histoire intellectuelleIntroduction[Record]
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Valérie Lapointe Gagnon Campus Saint-Jean, Université de l’Alberta
