L’ouvrage de James Seung-Hyun Lee, publié en 2023 dans la prestigieuse collection « Forschungen zum Alten Testament » chez Mohr Siebeck, constitue une contribution majeure à l’étude du livre de Daniel et, plus largement, à la réflexion sur la notion d’exil dans le judaïsme du Second Temple. En s’écartant résolument d’une compréhension strictement historique de l’exil — limitée à la déportation babylonienne et supposément close avec le retour sous Cyrus — Lee propose une relecture ambitieuse et novatrice : l’exil doit être compris comme une idéologie littéraire, théologique et sociopolitique, structurante pour les rédacteurs du livre de Daniel. Cette thèse, développée avec rigueur et constance tout au long de l’ouvrage, renouvelle profondément notre compréhension de l’identité, de la théologie et de la posture politique du groupe daniélique. Dès le premier chapitre, qui pose les fondations méthodologiques et conceptuelles de l’étude, Lee affirme que l’exil dans le livre de Daniel ne saurait être réduit à un simple cadre narratif ou à un souvenir historique. Il constitue au contraire une catégorie existentielle durable, façonnant l’identité d’une élite scribale que l’auteur identifie aux maskilim (p. 25). Pour ce groupe, l’exil ne relève pas d’un châtiment temporaire appelé à être dépassé, mais d’une condition structurelle marquée par la marginalisation, l’altérité religieuse et politique, ainsi qu’une distance critique assumée vis-à-vis des pouvoirs institués. Cette posture permet au groupe de se situer simultanément à l’intérieur et à l’extérieur de la société dominante, dans une position de tension féconde. Pour éclairer cette dynamique, Lee mobilise de manière féconde l’approche critique de l’exil développée par Edward W. Saïd, notamment sa compréhension de l’exil comme distance critique permettant une lucidité accrue à l’égard de sa propre culture. Les concepts saïdiens de « filiation » et d’« affiliation » sont ainsi appliqués à la situation des rédacteurs de Daniel afin de mieux cerner leur position sociale et intellectuelle et de comprendre l’émergence d’un groupe scribal doté d’une identité propre (p. 23). Le chapitre 2 est consacré à une analyse approfondie des dynamiques de réécriture scripturaire, en particulier à travers l’étude des allusions intrabibliques reliant Daniel 9 aux prophéties de Jérémie (Jr 25 et 29). L’objectif de Lee est de mettre en évidence la conception spécifique de l’exil élaborée par les rédacteurs daniélique. L’un des mérites majeurs de cette section réside dans la finesse de l’analyse intertextuelle, qui montre comment Daniel 9 reprend la prédiction jérémienne des « soixante-dix ans » d’exil tout en la réinterprétant pour l’adapter aux réalités historiques du contexte hellénistique (p. 59). Lee démontre que les rédacteurs mobilisent un vaste héritage scripturaire — Jérémie, les Chroniques, la tradition deutéronomiste — afin d’élaborer une théologie de l’histoire originale. Le livre de Daniel ne se contente pas de répéter les traditions antérieures : il les reconfigure et les politise. Ainsi, Daniel 9 modifie la prophétie de Jérémie pour exprimer le scepticisme du groupe daniélique face à la restauration opérée par la golah sous Cyrus, tout en contournant la théologie des Chroniques et en refusant de reconnaître un souverain païen comme instrument légitime de la restauration divine (p. 63). Dans ce cadre, l’exil devient un outil herméneutique et identitaire, permettant aux maskilim d’affirmer leur altérité, de légitimer leur rôle de guides spirituels et de contester les structures de pouvoir, tant païennes que juives. Comme le résume Lee : « La corruption du grand sacerdoce et la profanation du temple par Antiochus IV confirmèrent la conviction du groupe daniélique que l’exil d’Israël n’avait jamais réellement pris fin […] Pour y faire face, le groupe commença à remettre en question l’efficacité du Second Temple dès son origine et à minimiser son importance …
James Seung-Hyun Lee, Reimagining Exile in Daniel. A Literary-Historical Study. Tübingen, Mohr Siebeck (coll. « Forschungen zum Alten Testament », 2. Reihe, 143), 2023, xiv-192 p.[Record]
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Benoît Désiré Toum Université Laval, Québec
