Que l’on soit phénoménologue ou non, la lecture de la réédition annotée de la thèse de Jean Héring (première édition : Paris, Alcan, 1926), et du dossier scientifique qui l’accompagne, s’avère incontournable. Outre des textes inédits, on y trouvera également deux études éclairantes et complémentaires, l’une davantage interne au courant phénoménologique, et l’autre plus externe eu égard au contexte philosophique et théologique. Alors que les textes husserliens sur la question de Dieu étaient encore dans les tiroirs ou seulement en gestation (voir Hua XLII rappelé par Claudia Serban en p. 191 et suiv.), Jean Héring est le premier à discerner que la phénoménologie permet une nouvelle approche du champ religieux et de la théologie. Avec une lucidité étonnante, il montre en quoi le geste phénoménologique, parce qu’il présente une méthode intuitionniste et non inductrice, inaugure une voie pour sortir des impasses tant de l’historicisme et du psychologisme, que du positivisme et du criticisme. Évitant de tomber de Charybde en Scylla, la phénoménologie sort le religieux de l’alternative tranchée entre phénomène physique et phénomène psychique. Héring entrevoit ainsi que la phénoménologie peut donner un avenir à une philosophie religieuse digne de ce nom. À ceux qui cherchent une « preuve directe et positive » de Dieu, ou à ceux qui en récusent la possibilité, Héring apporte une réponse commune : « En effet, la preuve changerait d’aspect, si une analyse phénoménologique de l’élan spirituel contenu dans l’acte religieux nous révélait quelque chose comme la présence de l’action d’une divinité intuitivement et indubitablement saisissable comme son auteur » (p. 169 [138]). Voilà qui est à souligner d’un double trait. Afin de mesurer l’impact de cette ligne directrice, Claudia Serban nous présente une étude intitulée « Jean Héring, une première rencontre entre phénoménologie et théologie en langue française » (p. 187). Rappelant l’hommage de Marion à Héring, elle souligne la double fécondité du travail de ce dernier : en phénoménologue, on peut s’appliquer à la théologie ; en théologien, on peut puiser à la méthode phénoménologique. Situer Héring parmi les disciples de la première heure, tels que Scheler ou Reinach, fait émerger les influences au sein du mouvement phénoménologique. C. Serban en cible d’autant mieux l’apport original de la démarche héringienne. Elle réside dans le rapprochement entre l’eidétique religieuse (Wesen, a priori) et l’expérience religieuse (Erlebnis, événement). De manière puissamment husserlienne, les « valeurs-essences/essences-valeurs » ne sont pas seulement visées comme des idéaux mais expérimentées par celui qui accomplit des actes religieux. De telle sorte que seul celui qui s’implique dans l’action puisse les percevoir comme effectives. D’où un nouveau « pragmatisme » que Héring qualifie d’« intuitionnisme expérimental » (p. 43 [24]). C’est là que se situe la rupture de la voie inductive vers la voie intuitive : « des vérités de fait peuvent devenir a priori évidentes » (p. 213 citant p. 170 [139]). Il y va de la possibilité de faire émerger une « théologie de l’expérience » dont l’enjeu n’est pas de justifier les objets de la métaphysique (p. 213 citant p. 159 [127]). Cela ne signifie nullement que Héring réduise la divinité à une essence, car il l’envisage comme existence. Et, pour éviter le malentendu que le terme véhicule, nous nous permettons d’ajouter : c’est-à-dire comme existant par son agir. Dans la seconde étude : « Les présupposés “théo-logiques” de Phénoménologie et philosophie religieuse », Sylvain Camilleri précise l’épistémologie spécifique de Jean Héring. Si l’expression « théo-logien chrétien », provenant de Heidegger, peut lui être appliquée, on n’entendra pas pour autant qu’il fasse « oeuvre de théologien à proprement parler » (p. 220). …
Jean Héring, Phénoménologie et philosophie religieuse. Avec un dossier de textes inédits (1917-1927). Études de Sylvain Camilleri et Claudia Serban. Note éditoriale d’Édouard Mehl. Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg (coll. « Argentina. Les grands écrits strasbourgeois du xxe siècle »), 2024, 369 p.[Record]
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Yves Meessen
Université de Lorraine, Metz
