Ces dernières années, de nombreux travaux se sont consacrés à l’analyse critique des catégories qui nomment et ordonnent les populations migrantes, leur accordant des droits différenciés en fonction de la case administrative où elles sont classées (Martiniello et Simon, 2005; Auguin et al., 2010; Lendaro, 2019; Lepoutre et Malogne-Fer, 2022). Ces logiques de tri se trouvent au coeur de l’action des pouvoirs publics face au défi des migrations internationales (Agier, 2019). La « crise de 2015 » en Europe a révélé le fétichisme catégoriel des gouvernements opposant « vrai·es » réfugié·es aux personnes poursuivant des objectifs migratoires économiques pour justifier l’exclusion des second·es, alors même que cette distinction est une construction sociale historique (Akoka, 2020), ne reflétant aucunement la complexité des facteurs sociaux, économiques et politiques poussant à l’exil (Crawley et Skleparis, 2018). Cette même catégorie de migrant·es dit·es économiques est au contraire valorisée en Amérique du Nord, où les entités étatiques rivalisent pour les attirer et les retenir (Xhardez, 2024), venant brouiller la signification internationale des catégories migratoires et remettre en question la pertinence de leur circulation transnationale. S’inscrivant dans la continuité de ces travaux, ce numéro thématique rassemble des contributions pluridisciplinaires qui interrogent la fabrique, la circulation, les usages ainsi que les effets des catégories migratoires, aussi bien sur le plan sociopolitique que scientifique. L’apport de ce dossier à la littérature sur ces catégories est triple. Tout d’abord, ce numéro propose différentes recherches à forte dimension empirique, ancrées dans une variété de contextes, qui examinent le lien entre production des catégories et pratiques des catégorisé·es. En articulant la fabrique des assignations et leurs usages sociaux, les articles de ce dossier visent à dépasser une vision « passive » des personnes en migration, et au contraire à documenter la recomposition des rapports de force entre institutions et individus autour des catégories. Ensuite, la sélection d’articles présentés dans ce dossier défend une perspective analytique cherchant à faire tenir ensemble catégories désirables et indésirables. Plutôt que d’opposer mobilités vulnérables et privilégiées, les contributions interrogent les expériences sociales et individuelles de ces catégories, démontrant qu’elles sont imbriquées dans différents rapports sociaux et donnant à voir une sociologie fine des inégalités liées à la mobilité internationale. Enfin, ce dossier a pour ambition d’actualiser la riche production des connaissances francophones autour des catégories de la migration internationale, dans différents champs disciplinaires – de la sociologie du droit en passant par les études de genre – et une variété de contextes académiques nationaux (France, Suisse, Belgique, Québec). Un courant entier de la sociologie de l’action publique s’est intéressé au processus de catégorisation, notamment parmi les tenants de l’approche sociohistorique de l’action publique. Catégoriser implique la détermination de critères d’inclusion et d’exclusion qui, par définition, ne sont jamais neutres. C’est de ce postulat que partent ces spécialistes. S’inspirant des travaux de Michel Foucault sur les dynamiques d’étatisation et des dispositifs, ils et elles ont cherché à examiner la manière dont ces critères d’inclusion et d’exclusion sont déterminés ou, dit autrement, comment s’opère la « mise en administration de la société » (Payre et Pollet, 2013 : 45). Leur objectif est ainsi d’analyser l’action publique et l’État en fonction de la production de ses catégories d’intervention, de leurs effets cognitifs et normatifs et des pratiques qui en découlent (Lascoumes et Le Galès, 2012 : 92). Ce champ émerge dans le cadre de l’analyse du développement des politiques sociales et de l’État-providence. Ainsi, les premiers travaux sur la catégorisation s’intéressent aux nouvelles catégories d’action publique que ces politiques ont créées. Dès 1986, Robert Salais, Nicolas Baverez et Bénédicte Reynaud décrivent dans L’invention du chômage la genèse, la …
Appendices
Bibliographie
- Agier, Michel. 2019. « La lutte des mobilités. Catégories administratives et anthropologiques de la migration précaire », dans Annalisa Lendaro, Claire Rodier et Youri Lou Vertongen (dir.). La crise de l’accueil. Frontières, droits, résistances. Paris, La Découverte, coll. « Recherches » : 81‑95.
- Akoka, Karen. 2020. L’asile et l’exil. Une histoire de la distinction réfugiés/migrants. Paris, La Découverte, coll. « Sciences humaines ».
- Auguin, Estelle, Adeline Braux, Sophie Massot et Lisa Vapné. 2010. « Introduction. Usages et paradoxes des catégorisations en migration », Migrations Société, 128, 2 : 25‑32.
- Barros, Françoise de. 2005. « Des “Français musulmans d’Algérie” aux “immigrés”. L’importation de classifications coloniales dans les politiques du logement en France (1950-1970) », Actes de la recherche en sciences sociales, 159, 4 : 26-53.
- Benson, Michaela et Karen O’Reilly. 2016. « From Lifestyle Migration to Lifestyle in Migration: Categories, Concepts and Ways of Thinking », Migration Studies, 4, 1 : 20‑37.
- Bernardot, Marc. 2008. Loger les immigrés. La Sonacotra, 1956-2006. Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, coll. « Terra ».
- Bréant, Hugo, Sébastien Chauvin et Ana Portilla. 2018. « Les migrations internationales à l’épreuve du capital social », Actes de la recherche en sciences sociales, 225, 5 : 8‑13.
- Buton, François. 2003. « L’État et ses catégories comme objets d’analyse socio-historique : les handicapés sensoriels au xixe siècle », dans Pascale Laborier et Danny Trom (dir.). Historicités de l’action publique. Paris, Presses universitaires de France : 59-78.
- Cosquer, Claire. 2019. « L’expatriation révélatrice. Être blanc à Abu Dhabi », La vie des idées, 26 novembre. https://laviedesidees.fr/L-expatriation-revelatrice. Page consultée le 15 décembre 2025.
- Cosquer, Claire, Brenda Le Bigot et Pauline Vallot. 2024. « Éditorial. Faire et défaire le privilège en migration », Revue européenne des migrations internationales, 40, 2-3 : 7‑12.
- Cousin, Bruno et Sébastien Chauvin. 2012. « L’entre-soi élitaire à Saint-Barthélemy », Ethnologie française, 42, 2 : 335‑345.
- Crawley, Heaven et Dimitris Skleparis. 2018. « Refugees, Migrants, Neither, Both: Categorical Fetishism and the Politics of Bounding in Europe’s ‘Migration Crisis’ », Journal of Ethnic and Migration Studies, 44, 1 : 48‑64.
- Croucher, Sheila. 2012. « Privileged Mobility in an Age of Globality », Societies, 2, 1. https://doi.org/10.3390/soc2010001.
- De Genova, Nicholas (dir.). 2017. The Borders of « Europe »: Autonomy of Migration, Tactics of Bordering. Durham, Duke University Press.
- Demazière, Didier, Nadya Araujo Guimarães, Helena Hirat et Kurumi Sugita. 2013. « Chapitre 4. Les significations du chômage », Être chômeur à Paris, São Paulo, Tokyo. Une méthode de comparaison internationale. Paris, Presses de Sciences Po, coll. « Académique » : 133-192.
- Dubois, Vincent. 2003. « La sociologie de l’action publique, de la sociohistoire à l’observation des pratiques », dans Pascale Laborier et Danny Trom (dir.). Historicités de l’action publique. Paris, Presses universitaires de France : 347-364.
- Dumons, Bruno et Gilles Pollet. 1994. L’État et les retraites. Genèse d’une politique. Paris, Belin.
- Duplan, Karine et Sophie Cranston. 2023. « Towards Geographies of Privileged Migration: An Intersectional Perspective », Progress in Human Geography, 47, 2 : 333‑347.
- Fabbiano, Giulia, Michel Peraldi, Alexandra Poli et Liza Terrazzoni (dir.). 2019. Les migrations des Nords vers les Suds. Paris, Karthala, coll. « Les terrains du siècle ».
- Flamant, Anouk et Thomas Lacroix. 2021. « La construction négociée de l’accueil des migrants par les municipalités », Migrations Société, 185, 3 : 15‑29.
- Frigoli, Gilles. 2010. « Les usages locaux des catégories de l’action publique face aux situations migratoires », Migrations Société, 128, 2 : 81‑93.
- Frigoli, Gilles et Jessica Jannot. 2004. « Travail social et demande d’asile : les enseignements d’une étude sur l’accueil des demandeurs d’asile dans les Alpes-Maritimes », Revue française des affaires sociales, 4 : 223-242.
- Glick Schiller, Nina et Noel B. Salazar. 2013. « Regimes of Mobility Across the Globe », Journal of Ethnic and Migration Studies, 39, 2 : 183‑200.
- Gourgues, Guillaume et Alice Mazeaud (dir.). 2018. L’action publique saisie par ses « publics ». Gouvernement et (dés)ordre politique. Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion.
- Green, Nancy L. 2020. « Quatre âges des études migratoires », Clio. Femmes, Genre, Histoire, 51 : 185‑206.
- Hamidi, Camille et Mireille Paquet. 2019. « Redessiner les contours de l’État : la mise en oeuvre des politiques migratoires », Lien social et Politiques, 83 : 5‑35.
- Hugot-Piron, Nathalie. 2014. Les « cadres âgés ». Histoire d’une catégorie de chômeurs. Préface d’André Grelon. Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Pour une histoire du travail ».
- Lacroix, Thomas, Swanie Potot et Camille Schmoll. 2021. « Un tournant critique des études migratoires ? Réinterroger le lien entre savoir et pouvoir dans la recherche sur les migrations ». Document de travail. https://shs.hal.science/halshs-03371949v1. Page consultée le 15 décembre 2025.
- Lascoumes, Pierre et Patrick Le Galès. 2012. Sociologie de l’action publique. 2e édition. Paris, Armand Colin.
- Laurens, Sylvain. 2009. Une politisation feutrée. Les hauts fonctionnaires et l’immigration en France (1962-1981). Paris, Belin.
- Lendaro, Annalisa. 2019. « Le réfugié, le migrant économique et le passeur. Ce que catégoriser veut dire, ou le poids des mots », dans Annalisa Lendaro, Claire Rodier et Youri Lou Vertongen (dir.). La crise de l’accueil. Frontières, droits, résistances. Paris, La Découverte, coll. « Recherches » : 97‑118.
- Lepoutre, Lucie et Gwendoline Malogne-Fer. 2022. « Comment penser les catégories de la migration : approche réflexive et enjeux méthodologiques », Migrations Société, 189, 3 : 13‑24.
- Lévy, Julien et Philippe Warin. 2019. « Ressortissants », dans Laurie Boussaguet, Sophie Jacquot et Pauline Ravinet (dir.). Dictionnaire des politiques publiques. 5e édition entièrement revue et corrigée. Paris, Presses de Sciences Po, coll. « Références » : 555-561.
- Martiniello, Marco et Patrick Simon. 2005. « Les enjeux de la catégorisation. Rapports de domination et luttes autour de la représentation dans les sociétés post-migratoires », Revue européenne des migrations internationales, 21, 2 : 7‑18.
- Noiriel, Gérard. 1988. Le creuset français. Histoire de l’immigration, xixe-xxe siècles. Paris, Éditions du Seuil, coll. « L’univers historique ».
- Noiriel, Gérard. 1991. La tyrannie du national. Le droit d’asile en Europe, 1793-1993. Paris, Calmann-Levy.
- Noiriel, Gérard. 1992. Population, immigration et identité nationale en France, xixe-xxe siècle. Paris, Hachette Supérieur.
- Noiriel, Gérard. 1997. « Représentation nationale et catégories sociales. L’exemple des réfugiés politiques », Genèses, 26, 1 : 25‑54.
- Payre, Renaud et Gilles Pollet. 2013. « III. Étatisation, catégorisation et mise en administration de la société », Socio-histoire de l’action publique. Paris, La Découverte, coll. « Repères » : 45‑60.
- Revillard, Anne. 2018. « Saisir les conséquences d’une politique à partir de ses ressortissants. La réception de l’action publique », Revue française de science politique, 68, 3 : 469-491.
- Reynaud, Bénédicte. 2018. « La double énigme du chômage en Grande-Bretagne (1880-1931) », Genèses, 111, 2 : 114-136.
- Scheel, Stephan. 2019. Autonomy of Migration? Appropriating Mobility within Biometric Border Regimes. 1re édition. Londres/New York, Routledge, coll. « Interventions ».
- Scott, James C. 1990. Domination and the Arts of Resistance. Hidden Transcripts. New Haven, Yale University Press.
- Shachar, Ayelet. 2018. « The Marketization of Citizenship in an Age of Restrictionism », Ethics & International Affairs, 32, 1 : 3‑13.
- Spire, Alexis. 2005. Étrangers à la carte. L’administration de l’immigration en France (1945-1975). Paris, Grasset.
- Spire, Alexis. 2008. Accueillir ou reconduire. Enquête sur les guichets de l’immigration. Paris, Raisons d’agir.
- Surak, Kristin. 2024. « Citoyenneté à vendre. Stratégies de marchandisation de l’État », Actes de la recherche en sciences sociales, 251, 1 : 50‑73.
- Tabin, Jean-Pierre et Carola Togni. 2013. L’assurance chômage en Suisse. Une sociohistoire (1924-1982). Lausanne, Antipodes, coll. « Histoire ».
- Thibault, Adrien. 2025. « Stratifying Non-EU Workers. The Vague and Narrowing Boundaries of the Immigration Category of “Talent” (France, 2006-2024) », Historical Social Research/Historische Sozialforschung, 50, 1 : 137‑161.
- Tomkinson, Sule. 2018. « Who Are You Afraid of and Why? Inside the Black Box of Refugee Tribunals », Canadian Public Administration/Administration publique du Canada, 61, 2 : 184‑204.
- Topalov, Christian. 1994. Naissance du chômeur, 1880-1910. Paris, Albin Michel, coll. « L’évolution de l’humanité ».
- Valluy, Jérôme. 2008. « Du retournement de l’asile (1948-2008) à la xénophobie de gouvernement : construction d’un objet d’étude », Cultures & Conflits, 69, 1 : 81-111.
- Wagner, Anne-Catherine et Bertrand Réau. 2015. « Le capital international : un outil d’analyse de la reconfiguration des rapports de domination », dans Johanna Siméant-Germanos (dir.). Guide de l’enquête globale en sciences sociales. Paris, CNRS Éditions, coll. « Culture et société » : 33‑46.
- Xhardez, Catherine. 2024. « ‘Stand by Me’: Competitive Subnational Regimes and the Politics of Retaining Immigrants », Journal of Ethnic and Migration Studies, 50, 16 : 4113‑4134.
- Zimmermann, Bénédicte. 2001. La constitution du chômage en Allemagne : entre professions et territoires. Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme.
- Zimmermann, Bénédicte. 2003, « Éléments pour une socio-histoire des catégories de l’action publique », dans Pascale Laborier et Danny Trom (dir.). Historicités de l’action publique. Paris, Presses universitaires de France : 241-258.
