Hébergeant près des trois quarts de la population mondiale, la zone Indo-Pacifique est aujourd’hui au cœur, d’une part, des enjeux de rivalité géopolitique entre grandes puissances, et d’autre part, de l’économie mondiale et des échanges commerciaux. En effet, c’est dans cette zone que l’on trouve le plus grand nombre d’accords commerciaux au monde — avec pas loin de 300 accords — ainsi que plusieurs grands accords multilatéraux (l’Accord de Partenariat transpacifique global et progressiste [PTPGP] ou le Partenariat économique régional global [PERG]) et l’Indo-Pacific Economic Framework (IPEF) porté par l’administration Biden, mais qui n’est pas un accord multilatéral à proprement parler. L’Indo-Pacifique est une locomotive économique à laquelle plusieurs pays européens veulent désormais se rattacher pour soutenir leur développement, ce qui complexifie les dynamiques actuelles en présence, d’autant que le multilatéralisme « inclusif » de l’après-guerre froide s’affaiblit au profit d’un minilatéralisme « exclusif ». Quelles sont donc les rivalités de puissance en Indo-Pacifique ? Que représente concrètement cette région dans l’économie mondiale et dans l’ordre international ? Après la fin de la guerre froide, plusieurs annonçaient pour l’Asie-Pacifique une période d’instabilité en l’absence d’institutions régionales fortes, notamment si les États-Unis se retiraient de la région (Ruggie 1992 : 561-563). Sans ce stabilisateur hégémonique, cette région pouvait bien manquer son rendez-vous avec la mondialisation. Ces craintes se sont avérées fausses ! L’Asie-Pacifique est devenue à la fois une vaste zone commerciale et industrielle étroitement intégrée à la mondialisation et, comme les pays fondateurs du forum de l’APEC (Asia-Pacific Economic Cooperation ) l’entendaient, une région de paix relative marquée par des efforts d’institutionnalisation – somme toute assez prudents en comparaison aux expériences européenne et nord-américaine – des rapports interétatiques comme en fait foi l’épanouissement des partenariats de l’ASEAN au-delà de ses frontières régionales et la multiplication des accords commerciaux et des schèmes de coopération dans de nombreux domaines, allant de la sécurité à la culture. Tirée par la croissance économique fulgurante de la Chine, la région devenait le nouveau centre de l’économie mondiale, l’Asie détenant le titre d’usine de la planète. En outre, le rapport Nye de 1995 (Nye 2001) met fin à la possibilité que les États-Unis retirent leur force de la région. Malgré l’absence d’ennemi, ce rapport affirme en définitive « que rien n’a changé » (Johnson et Keehn 1995 : 103). Ils sont les seuls en mesure de pourvoir à la sécurité de la région en s’engageant à garder 100 000 soldats en Asie-Pacifique. Ils redéfinissent leurs engagements dans la région en adoptant une posture de sécurité globale (comprehensive security) et défensive dans laquelle celle-ci est envisagée comme un vaste ensemble de mesures transnationales visant à lutter contre des menaces polymorphes et non traditionnelles. Cette conceptualisation de la sécurité sera aisément adoptée par les alliés des Américains, notamment le Japon, l’Australie et la Corée du Sud, en raison de ses aspects non militaires, mais également parce qu’elle envisage la coopération en matière de sécurité dans le but de « faire quelque chose », de la stabilité interétatique régionale à l’aide aux pays touchés par des catastrophes environnementales, sans cibler un adversaire, voire un ennemi. De plus, la sécurité globale pouvait aisément s’insérer dans la stratégie d’engagement de la Chine de l’administration Clinton. En l’absence d’une organisation régionale en matière de sécurité militaire, les Américains vont continuer à favoriser leurs alliances bilatérales et les exercices militaires auxquels les alliés sont appelés à participer. Les dialogues de sécurité, à l’instar du très inclusif Forum régional de l’ASEAN, viendront compléter l’adhésion de la région à la sécurité globale sous la gouverne des Américains (Cha 2014 : 743-752). …
Appendices
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