Dans l’épisode final de la troisième saison de Stranger Things (Netflix 2016–2025), la jeune Eleven, 14 ans, lit une déclaration d’amour paternelle que lui a écrite son géniteur adoptif, Jim Hopper. Cette série initiatique, qui avait jusque-là placé au centre de son récit les prouesses et les échecs, les réussites et les maladresses d’un groupe de jeunes capables de lutter contre les forces du Mal, épouse ici le point de vue de l’adulte. Juste avant la fin de la saison, elle nous propose une relecture des relations en l’axant non pas sur la poussée vers l’avenir qui caractérise les protagonistes, mais sur la conscience aiguë de la perte vécue par les parents — et leur tentative, stoïque, de laisser partir leur progéniture. La lettre signale la tension inépuisable entre protection et laisser-aller typique de tout processus de croissance. Garder la porte ouverte de trois pouces, maintenir un fil ténu alors que l’enfant devient une personne adulte… mais être capable de dire vraiment adieu, étape cruciale des récits d’initiation. Cette tension n’est pas sans évoquer la scène finale et déchirante de Running On Empty (Sidney Lumet, 1988), dans laquelle les parents — militants en cavale — comprennent qu’ils doivent abandonner leur fils (River Phoenix) afin de lui permettre de vivre sa vie, d’avoir un futur comme il le sent et comme il le choisit. Le film s’achève sur leur départ en voiture vers une nouvelle ville : ils disent adieu à l’adolescent derrière les vitres, non sans effectuer un dernier tour autour de lui, sur l’air de Fire and Rain de James Taylor (1977). Ces images, traversées tout autant de lucidité que d’impuissance, nous rappellent les multiples nuances du processus de grandir, fait d’élan vers l’avenir, de regard nostalgique vers le passé, d’exploration d’orientations possibles, de deuils aussi. Si grandir peut correspondre à une émancipation, comment les médias nous transmettent-ils les composantes affectives, les retours en arrière, les perspectives latérales qui accompagnent aussi ce parcours ? Changement d’état, mutation, chaos, nouveaux horizons, rencontre avec des normes, premières fois… grandir est un processus fait d’étapes douloureuses et enivrantes. L’enfance et l’adolescence, caractérisées par un flou définitionnel, constituent des états transitoires dont les frontières et les images varient en fonction des cultures ou des époques, d’où l’importance d’un regard approfondi sur les représentations médiatiques qui les véhiculent. Ce numéro d’Intermédialités se propose d’explorer les manières dont le cinéma, la télévision, la littérature, les arts visuels et les médias numériques racontent et donnent forme à ce parcours délicat qu’est le fait de grandir. Quelles émotions liées au fait de grandir sont diffusées par les médias et quelles pratiques discursives y sont associées, avec quels effets ? D’autres concepts fondamentaux se branchent à ces premiers constats : point de vue marginal, sensibilités mineures, apprentissage, mémoire, nostalgie, relation à la communauté. Les médias jouent un rôle crucial dans la production de catégories conceptuelles qui nous permettent de saisir la complexité du monde et d’élaborer les symboles et les normes qui en structurent les différentes dimensions, y compris de manière contradictoire. Cette faculté de produire des catégories conceptuelles, tout en étant simultanément un obstacle à l’accès à une connaissance exhaustive, participe à la construction de nos propres formes de connaissance, agissant ainsi comme une épistémologie. Cet angle nous permet de contenir et d’explorer les contradictions des représentations médiatiques qui adoptent fréquemment une posture adultiste — à travers laquelle un rapport de domination se reproduit en véhiculant une vision « rassurante » des enfants comme étant vulnérables, naïfs, asexués, à protéger, et exempts de toute volonté dissidente — mais qui, aussi, proposent des images de rupture, d’utopie, …
Introduction. Grandir : entre adultisme, regards en arrière et utopie[Record]
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Marta Boni
Université de MontréalStéfany Boisvert
Université du Québec à Montréal
