L’équipe de recherche « La vie culturelle au Québec » poursuit son vaste projet pour « faire voir autrement l’histoire de la vie culturelle » (p. 7). Dans le but d’y cerner la participation des femmes et « pour compenser des décennies de silence » (p. 9), Chantal Savoie et Marie-Noëlle Huet, toutes deux associées à « La vie littéraire au Québec », ont rassemblé les travaux présentés dans le cadre de leurs recherches. Le collectif ici réuni regroupe cinq chapitres qui, chacun, captent un exemple de la contribution des femmes à la vie culturelle : Michelle Le Normand est étudiée par Marie-Ève Sévigny, Éva Circé-Côté par Camille Toffoli, Angéline Hango par Cato Fortin, la revue Point de vue et Solange Chaput-Roland par Jennifer Bélanger et le Ladies’ Morning Musical Club par Marie-Pier Tardif. On associe habituellement Michelle Le Normand à la nostalgie du terroir telle qu’elle est exprimée dans Autour de la maison, publié en 1916. Marie-Ève Sévigny a débusqué quelque 1275 billets publiés dans Le Devoir entre 1917 et 1925, dont 10 pour cent portent sur la ville. De prime abord, en opposition à la campagne, la ville est moderne, avec ses spectacles, ses vitrines, ses foules. La fine analyse de Sévigny montre une vision plus complexe où Le Normand garde ses réflexes régionalistes tout en arpentant la ville à pied, en tramway et à vélo. Ses écrits reflètent un terroir urbain, où la paroisse garde toute son importance et où le mont Royal rappelle les grands espaces ruraux. Une ville dont la modernité ambiguë constitue un péril identitaire (p. 31), où la rue Sainte-Catherine menace la langue et l’identité canadienne-française. Ayant profité pleinement de cette « ville champêtre », puis de Paris ville de liberté, elle rentre au bercail, se marie et met un terme à ce que Sévigny appelle « une parenthèse, fiction de liberté stimulante, désormais scellée dans la structure matrimoniale catholique » (p. 31). Dans une tout autre veine, Camille Tiffoli examine le discours d’une femme moderne, la journaliste et bibliothécaire Éva Circé-Côté, dans le journal syndical Le Monde ouvrier/Labor World de 1929 à 1939. S’appuyant sur 26 des 230 chroniques publiées par Circé-Côté sous le nom de Julien Saint-Michel, entre 1930 et 1939, l’autrice démontre comment la journaliste manie la parodie, la caricature, l’anecdote réelle ou inventée, les conversations rapportées, les faits divers, pour discuter d’enjeux sociaux. La forme, les procédés discursifs, ne semblent pas particulièrement modernes, mais le message véhiculé sur le clergé, sur la natalité et sur le féminisme, l’est sans contredit. Cato Fortin nous fait découvrir, à partir de la réception de son oeuvre, une autrice tombée dans l’oubli : Angéline Hango (Marie-Rose Angéline Roy). Née à Roberval, celle-ci publie, en 1948, en anglais, une autofiction : Truthfully Yours. Elle obtient un accueil surprenant : non seulement la critique est-elle élogieuse, mais l’autrice est publiée par Oxford University Press (Toronto) après avoir gagné le concours pancanadien Oxford-Cromwell, qui lui accorde une bourse importante, pour l’époque, de 500 $. Elle obtiendra par la suite la médaille Stephen Leacock du gouverneur-général décernée à un ouvrage humoristique. Et pourtant, qui aujourd’hui s’en souvient ? Une personne moderne par son indépendance, elle subit des critiques qui insistent sur ses qualités féminines, son charme et sa « naïveté exquise » (p. 80-81), critiques plus révélatrices des préjugés de leur auteur que de la qualité du roman. Jennifer Bélanger nous présente un groupe de femmes résolument avant-gardistes : les membres du Cercle des femmes journalistes et les collaboratrices à la revue Points de vue, fondée par Solange Chaput-Roland et Andréanne Lafond en 1955. …
Huet, Marie-Noëlle et Chantal Savoie (dir.). Modernités culturelles au féminin 1900-1960. Montréal, Somme toute, 2024, 136 p.[Record]
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Andrée Lévesque Université McGill
