« Avant le printemps 1974, je n’avais jamais entendu parler du fort Ouiatenon ». Ces paroles tirées de la préface de Vergil E. Noble (et que je traduis) reflètent sans doute la réaction de la plupart des lecteurs et lectrices de la présente recension qui découvrent à leur tour ce petit fort des Pays d’en Haut. Celui-ci mérite donc une petite introduction pour mieux comprendre l’importance du livre ci-abordé : actif entre 1717 et 1791, le poste abrite, à son apogée, environ une quinzaine de familles (p. xii). Après un abandon graduel à la fin du 18e siècle, les traces physiques du poste s’effacent rapidement du paysage de la rivière Wabash. Plus d’un siècle après la disparition du fort, la question de son emplacement original dans le comté de Tippecanoe de l’État de l’Indiana intrigue les historiens. Une première hypothèse est lancée, menant à la conservation de 8,91 acres (environ 3,6 ha) en 1928 pour y fonder le Fort Ouiatenon Park. À partir des années 1960, toutefois, l’hypothèse de son emplacement est remise en question, encourageant une série de nouvelles fouilles archéologiques. Le site réel du fort Ouiatenon est enfin identifié en 1968. Alors que le fort faisait déjà partie du National Register of Historic Places en 1970, il faudra néanmoins attendre 2016 avant que 230 acres (environ 93,1 ha) soient achetées pour conserver son patrimoine archéologique. L’année suivante, le colloque de la Midwest Historical Archaeology Conference a lieu à Lafayette, en Indiana, servant non seulement à commémorer la fondation du fort en 1717, mais aussi à rassembler des chercheurs et chercheuses de différentes disciplines dans le but de mettre le site en valeur. Voilà donc l’intérêt de ce livre, né de ce colloque et des efforts de valorisation qui permirent au fort d’être promu site historique national en 2021. Ce genre d’ouvrage collectif à propos d’un fort français du Midwest américain n’est pas nouveau : il suffit de penser à l’ouvrage relativement récent intitulé Fort St. Joseph Revealed : The Historical Archaeology of a Fur Trading Post, dirigé par l’archéologue Michael S. Nassaney (University Press of Florida, 2019). Cependant, alors que ce dernier se penche surtout sur l’archéologie du poste étudié, The History and Archaeology of Fort Ouiatenon se démarque par sa pluridisciplinarité, faisant appel à des archéologues, des anthropologues, des historiens et même des spécialistes d’histoire autochtone — notons à ce sujet le chapitre sur la nation des Miamis (p. 217). Ses 13 chapitres se divisent en trois parties : la première porte sur l’histoire et l’historiographie du fort Ouiatenon ; la deuxième traite d’artefacts qui y furent trouvés, souvent analysés à l’aide de nouvelles technologies ; et, enfin, la dernière porte sur les efforts de valorisation des lieux et des méthodes de diffusion auprès du grand public. (Au sujet de la diffusion, justement, il est à noter que le livre est également disponible en version numérique.) La faiblesse centrale de l’ouvrage est la même qui hante toutes les études américaines à propos du Régime français, à quelques exceptions près : presque toutes les sources citées sont des traductions du français à l’anglais. On ne peut donc pas parler d’une synthèse réellement innovante de l’histoire du fort. Ironiquement, seuls deux chapitres portant sur des artefacts très spécifiques (une bague et des boucles de souliers) se penchent sur quelques sources françaises d’origine, comme la série C11A des Archives nationales d’outre-mer. Il est donc frustrant de constater encore une fois que la barrière linguistique oblige la plupart des auteurs à être prisonniers d’une historiographie anglophone souvent assez vieillotte. Pour l’historiographie récente, il est certainement pertinent de …
Jackson, Misty May, H. Kory Cooper et David M. Hovde (dir.). The History and Archaeology of Fort Ouiatenon. 300 Years in the Making. West Lafayette IN, Purdue University Press, 2024, 368 p.[Record]
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Joseph Gagné
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
