Les recherches approfondies menées par Nicolle Forget dans les archives et les études historiques ont donné lieu à un récit exceptionnellement riche sur Agathe de Saint-Père, entrepreneure en Nouvelle-France. Plus qu’une biographie, cet ouvrage est une introduction à l’histoire des débuts du Canada français. Un travail assidu dans les archives a permis de découvrir de nouvelles informations sur l’ampleur des entreprises de Saint-Père. Une écriture captivante et une bonne connaissance de l’histoire coloniale emmènent le lecteur bien au-delà des questions de profits, de pertes et de participation économique des femmes (un sujet qui a intrigué les chercheurs et chercheuses tant au Canada français qu’au Canada anglais). Ce livre s’ouvre sur les décennies fondatrices, marquées par le zèle missionnaire et les guerres des Haudenosaunee, et se termine par la mort de Saint-Père, âgée de quatre-vingt-neuf ans, en 1747, à peine une douzaine d’années avant la chute de Québec aux mains des Britanniques. La jeunesse d’Agathe de Saint-Père l’a préparée aux aléas du commerce. Son père a été massacré alors qu’Agathe était encore bébé. Sa mère s’est remariée, mais elle est décédée en laissant Agathe, alors âgée de quinze ans, avec dix demi-frères et demi-soeurs plus jeunes. Ayant grandi dans une famille de commerçants, Saint-Père s’implique dans l’approvisionnement du commerce des fourrures (ce qui n’était pas rare pour les femmes, car les hommes étaient souvent absents pour faire la guerre ou commercer dans l’Ouest). À vingt-huit ans, elle épouse (pour des raisons inconnues) Pierre Legardeur de Repentigny, officier militaire notoirement libertin et coureur de jupons. Plus tard, lorsque le naufrage d’un grand navire de ravitaillement français en 1704 provoque une grave pénurie de textiles, Agathe rachète neuf tisserands anglo-américains qui avaient été capturés lors d’un raid français en Nouvelle-Angleterre. Elle fait fabriquer des métiers à tisser et demande aux captifs d’enseigner le tissage aux Montréalais. Bientôt, son atelier compte 73 employés qui confectionnent des vêtements rudimentaires. L’entreprise est si opportune que le roi accorde à Saint-Père une pension pour les années à venir. Elle fait également des expériences avec des matériaux locaux pour les teintures et les tissus, ainsi qu’avec la production à grande échelle de sucre d’érable. Finalement, elle accumule des propriétés en ville et supervise un certain nombre d’affaires seigneuriales ; après que Repentigny a pris sa retraite de la carrière militaire, ils semblent avoir travaillé ensemble pour gérer leurs vastes propriétés. L’auteure a découvert des documents qui indiquent qu’une demi-soeur, un demi-frère, un petit-fils et d’autres membres de la famille de Saint-Père ont mené des projets commerciaux auxquels elle a participé. Lorsque Pierre est décédé à l’âge de soixante-dix-neuf ans, elle a continué à faire du commerce jusqu’à plus de quatre-vingts ans (une autre découverte de l’auteure). Bien que Nicolle Forget n’approfondisse pas le sujet, son livre laisse entrevoir l’existence de normes sexuellement différenciées dans cette colonie hiérarchisée. Les officiers et les soldats sont omniprésents, et les naissances hors mariage sont en augmentation. Forget raconte et approfondit l’histoire bien connue du harcèlement prolongé par Pierre Legardeur de Repentigny d’une servante, laquelle, tombée enceinte, a témoigné devant le tribunal de son comportement brutal lorsque sa femme était absente ; et elle n’était pas la seule femme de la classe ouvrière qu’il avait agressée. Cette conduite ne semble pas avoir compromis son mariage. L’intendant Hocquart se plaignait que les « fils de famille » arrivant de France commettaient des vols et des larcins et que leurs parents restés en France devraient être tenus de les subventionner ; d’autres nobles (dont Legardeur dans sa jeunesse) s’habillaient en Autochtones pour menacer et voler les passants. La haute société montréalaise s’est jointe au couple …
Forget, Nicolle. Agathe de Saint-Père, entrepreneure en Nouvelle-France. Québec, Septentrion, 2024, 186 p.[Record]
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Jan Noel
Université de Toronto
Traduit de l’anglais
