Quelle bonne idée ! Après avoir consacré des biographies à des Québécoises qui ont marqué l’histoire, Andrée Lévesque s’est tournée vers les anonymes, celles qui ont vécu sans laisser d’autres traces que leur progéniture. Elle a donc porté son attention sur une lignée féminine comportant dix générations et couvrant trois siècles exactement, depuis la fondatrice, Jeanne Perrin, née en 1615 et arrivée au Canada en 1658, jusqu’à Maria Mélançon, décédée en 1915. L’autrice n’est évidemment pas la première à s’intéresser aux femmes du peuple. Depuis la décennie 1930, les historiens ont attaché une grande importance à l’histoire économique et sociale ainsi qu’aux masses populaires par opposition aux hommes célèbres. Récemment, des auteurs québécois ont relaté la vie de quelques femmes de condition modeste sous le Régime français : Marie Brazeau, « l’autre Marie Morin » et Madeleine Émond. Mais ces personnalités hautes en couleur ont été sélectionnées à cause de leur existence mouvementée qu’on peut retracer dans les archives judiciaires. Même s’ils sont bien documentés, ces récits ne dépassent pas l’anecdote. Bien différente est l’approche d’Andrée Lévesque. Elle s’inscrit dans la microhistoire qui consiste à se concentrer sur un individu ou une petite communauté en replaçant leur quotidien dans un contexte historique et social spécifique. L’autrice s’est d’ailleurs inspirée de l’ouvrage d’Alain Corbin, Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot, 1798-1876, qui raconte la vie d’un sabotier analphabète, père de huit enfants, qui traversa tous les régimes politiques sans se mêler à aucune affaire d’importance. Pour connaître la vie des femmes qu’elle a choisies, Andrée Lévesque s’est basée principalement sur les données du Programme de recherche en démographie historique et différents sites généalogiques, complétés par des recensements et des actes notariés : contrats de mariage, testaments, inventaires de biens, etc. On apprend ainsi que parmi les descendantes de Jeanne Perrin, huit sur neuf ont conclu des unions endogames avec des cultivateurs (fermiers, censitaires ou colons) et ont passé leur vie en Mauricie (sauf la dernière), à part un bref intervalle parmi les ouvriers de Manchester au tout début du 20e siècle. À la dixième génération, le couple Mélançon-Brisson renoue avec la vie de colon des ancêtres en s’installant au Témiscamingue. Ces neuf femmes se sont montrées prolifiques : toutes ont mis au monde entre 7 et 12 enfants chacune, à l’exception d’Émilie Lefebvre (huitième génération) avec seulement 3 naissances connues. L’état des sources ne permet pas toujours de connaître le taux de mortalité infantile, mais l’écart est grand entre Marie-Magdeleine Leblanc-Arsenault (3e génération) dont les 8 enfants atteignent l’âge de quinze ans, et sa fille Agathe Arsenault-Turcot qui voit mourir 4 de ses 12 enfants. L’autrice décrit la vie répétitive de ces femmes peu affectées par les grands changements politiques. Elle s’attarde plutôt à expliquer les particularités du mariage en communauté de biens, le mode d’attribution des terres, le partage entre les héritiers, les conditions de travail dans les filatures américaines et en région de colonisation. Le livre se termine avec une surprise : Maria Mélançon, la dixième de la lignée, était la grand-mère de l’autrice. Celle-ci n’a donc pas choisi ses héroïnes au hasard comme l’avait fait Alain Corbin. Historienne chevronnée, Andrée Lévesque s’appuie sur une documentation abondante, sources et études dont elle signale soigneusement les limites. Ainsi, elle se demande comment les habitants réagissaient aux injonctions du clergé prêchant la résignation en temps de guerre et de disette (p. 12, 98). Elle aurait pu trouver une partie de la réponse dans les livres de comptes des fabriques paroissiales, qui révèlent que les sommes d’argent destinées à payer des messes pour les biens de la terre ou pour …
Lévesque, Andrée. Les filles de Jeanne. Histoires de vies anonymes, 1658-1915. Montréal, Éditions du remue-ménage, 2024, 248 p.[Record]
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Marie-Aimée Cliche
Université du Québec à Montréal
