On l’attendait depuis longtemps, cette synthèse d’histoire de la famille ! Qu’elle nous soit offerte par Marie-Aimée Cliche, historienne chevronnée, écrivaine talentueuse et autrice de nombreuses études dans le domaine, constituait d’entrée de jeu une assurance de qualité et de rigueur. L’ouvrage, paru aux Presses de l’Université Laval, représente une contribution de première importance à un champ disciplinaire pour lequel nous étions encore trop souvent contraints de nous rabattre sur les travaux des historiens français ou sur des ouvrages en anglais. Le livre de près de 500 pages de texte présente en sept chapitres denses l’état de la connaissance en histoire de la famille au Québec pour la période préindustrielle. Cliche s’appuie sur une historiographie à la fois canadienne, européenne et américaine, y compris sur ses propres travaux réalisés depuis plusieurs décennies sur diverses facettes de l’histoire sociale et culturelle du Québec ancien. La synthèse peut aussi compter sur des recherches complémentaires en archives dont témoignent les nombreuses références à des actes originaux. Cliche s’autorise même quelques hypothèses novatrices, notamment sur la pratique de la bénédiction paternelle qu’elle associe à un renforcement du statut du père dans la famille québécoise du 19e siècle. L’autrice inscrit son histoire de la famille dans une approche pragmatique qui vise à « saisir une réalité complexe et mouvante sans [s’] enliser dans des débats fastidieux autour de concepts mal définis » (p. 5). Pour autant, elle rappelle d’entrée de jeu que la vie familiale laurentienne se déroulait au sein d’une société fortement hiérarchisée et soutenue par l’autorité de l’Église catholique. À cette hiérarchie posée comme absolue se jouxtent divers concepts auxiliaires que l’autrice manipule avec force nuances tout au long de son ouvrage : patriarcat, reproduction familiale, agentivité, résilience… Par ailleurs, elle porte une attention particulière à la situation des femmes, apportant sa voix au débat, maintenant classique, sur la thèse des « femmes favorisées » (p. 6, 454). Le chapitre premier rappelle le discours normatif, à la fois juridique et religieux, qui encadre la société qui se met en place dans la Nouvelle-France du 17e siècle. Il sert également à montrer que le clergé colonial a rapidement ajouté sa propre voix à celle des autorités françaises en matière de régulation des rapports familiaux, notamment par l’intermédiaire des confréries de dévotion. Les chapitres deux et trois servent à définir les fondements du couple et de la famille et se consacrent à la question du mariage (avec un détour par le célibat) et de la vie conjugale, incluant la natalité et la mortalité infantile. Malgré le caractère généralisé du mariage chrétien, l’autrice porte une attention particulière aux personnes en situation de marginalité, qu’il s’agisse des naissances illégitimes, de l’adultère ou encore des épouses abandonnées. Le quatrième chapitre se penche sur l’enfance et rend compte des connaissances sur le baptême et la parenté spirituelle, avant de s’intéresser aux différents âges de la vie et à la formation (tant spirituelle que matérielle) donnée aux enfants selon leur sexe et leur milieu social. Cliche s’avance aussi sur la délicate question de l’éducation familiale, entre « folle tendresse » et maltraitance, dont elle rend compte avec une grande justesse. Les lignes sur la tendresse envers les enfants et sur la douleur lors des décès, à travers les rares sources qui en témoignent, révèlent toute la sensibilité de l’historienne et sa capacité à interroger les archives. Le cinquième chapitre, intitulé « Hors de la famille, point de salut ? », rappelle l’importance de l’entraide familiale dans les sociétés préindustrielles et la rareté des situations où l’État est mis à contribution. La dissolution du mariage est particulièrement critique pour …
Cliche, Marie-Aimée. La vie familiale dans la vallée du Saint-Laurent. XVIIe-XVIIIe siècles. Québec, Presses de l’Université Laval, 2024, 538 p.[Record]
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Benoît Grenier
Université de Sherbrooke
