Il y a un peu plus de dix ans, la Revue d’histoire de l’Amérique française accueillait dans ses pages un bref débat sur deux manuels d’histoire du Canada qui venaient de paraître (51,4, p. 549-577). On y relevait les défis que pose la création de ce type d’ouvrages, mais également leur relative rareté en français. On pourrait donc se réjouir de la récente traduction de The Penguin History of Canada (2006), de Robert Bothwell. Malheureusement, comme on va le voir, il est très difficile d’en recommander l’utilisation, ou même la lecture. Professeur d’histoire à l’Université de Toronto, directeur du programme de relations internationales du collège Trinity, Bothwell a beaucoup écrit sur les rapports du Canada avec l’étranger. Cet intérêt ressort d’ailleurs dans l’ouvrage recensé. Il est évidemment facile de reprocher à l’auteur d’une synthèse d’avoir négligé tel ou tel aspect de l’histoire canadienne, mais certains choix et certaines lacunes sont plus faciles à comprendre que d’autres. Dès les premiers chapitres de l’ouvrage, l’intérêt que porte Bothwell pour les relations internationales est manifeste. Il consacre plusieurs pages aux éléments du contexte européen qui ont un impact sur la colonisation du continent nord-américain, et sur l’administration de ces colonies. À cet égard, son intérêt pour le climat politique londonien et ses observations sur les investissements des hommes d’affaires canadiens à l’étranger représentent des additions qui sont les bienvenues. Néanmoins, cet intérêt se traduit souvent par des détours qui s’étirent inutilement, surtout en ce qui concerne l’histoire militaire. On a l’impression que l’histoire canadienne ennuie à l’occasion l’auteur, qui semble alors avoir plus de plaisir à suivre de près les différentes étapes de la guerre d’indépendance américaine ou les manoeuvres politiques d’un Gladstone ou d’un Chamberlain. On l’aura compris, la synthèse de Bothwell s’articule autour d’une trame qui est d’abord politique. L’auteur souligne à plusieurs reprises qu’il entend bien détacher la politique de tout déterminisme économique (p. 143 et 221 par exemple). Ce n’est évidemment pas un mal en soi, compte tenu du grand nombre de synthèses qui favorisent une organisation plus socio-économique de la matière. Malheureusement, l’approche de Bothwell illustre certains des travers de la « vieille histoire politique ». Il a ainsi une fâcheuse tendance à centrer son analyse sur les grands hommes politiques – surtout les Premiers ministres canadiens et britanniques – et à s’attarder aux différentes facettes de leur personnalité, ignorant souvent des éléments de contexte qui auraient plus de force explicative. Laurier est ainsi présenté comme « jeune, plein d’entrain et d’imagination, actif » (p. 227), Mitchell Hepburn comme « un homme impulsif, porté à surestimer sa propre importance et celle de son gouvernement provincial » (p. 318) et Pierre Elliott Trudeau comme « tour à tour audacieux et provocant ou tout à fait charmant, avec l’ombre d’un sourire timide » (p. 385). Plus largement, on a l’impression que Bothwell cherche activement à éviter tout détour par l’histoire sociale. Ainsi, faisant l’inventaire des divisions que compte le Canada en 1867, il inventorie les divisions ethniques, linguistiques, religieuses et « constitutionnelles », mais il ne touche pas mot des divisions de classe (p. 200). Lorsqu’il aborde le sujet, c’est pour expliquer qu’il n’existe pas de culture de classe ouvrière dans le Canada du xixe siècle (p. 217). Dans ce contexte, il est peu étonnant de constater que les femmes n’entrent vraiment dans son récit qu’avec le mouvement pour l’obtention du droit de vote (p. 241). L’hostilité de Bothwell envers le nationalisme québécois est également explicite. Il est incapable d’écrire « PQ » sans ajouter à l’acronyme le qualificatif de « séparatiste », et il est heureux de pouvoir …
BOTHWELL, Robert, Une histoire du Canada (Sainte-Foy, Les Presses de l’Université Laval, 2009), 548 p.[Record]
…more information
Harold Bérubé
Département d’histoire, Université de Sherbrooke
