Some features and content are currently unavailable today due to maintenance at our service provider. Status updates

Comptes rendus

TURGEON, Laurier, Patrimoines métissés. Contextes coloniaux et postcoloniaux (Paris/Québec, Éditions de la Maison des sciences de l’homme/Presses de l’Université Laval, 2003), 234 p.[Record]

  • Patrice Groulx

…more information

  • Patrice Groulx
    Historien-conseil
    Québec

La question ouverte par cet ouvrage replace les études patrimoniales au coeur d’une problématique décisive : par quelles médiations les collectivités se fabriquent-elles des racines ? Et quel est le degré de réalité de ces dernières ? Rassemblant les résultats de plusieurs années de recherches, d’expérimentations de terrain et de publications, Laurier Turgeon choisit d’aborder ce questionnement en passant diverses formes de patrimoine au crible du concept de métissage. L’auteur en fait une spécialité, puisqu’il a récemment dirigé un collectif sur le sujet (Regards croisés sur le métissage, Québec, 2002). Les chapitres centraux du livre analysent cinq formes de patrimoine. La première, une pièce d’archives, est le procès-verbal d’une rencontre entre l’équipage d’un morutier du XVIIIe siècle de retour des bancs de Terre-Neuve et un monstre marin ; l’hybridation se reconnaît à l’assemblage de divers procédés visant à attirer l’attention sur cette hallucination collective, qui justifie indirectement la détérioration du chargement. Le métissage ne concerne pas deux cultures radicalement étrangères, puisqu’on est entre Français, mais plusieurs niveaux d’une même culture. Dans le deuxième chapitre, Laurier Turgeon analyse le complet détournement de l’utilisation des chaudrons de cuivre importés en Amérique par les Européens dans un but d’échanges commerciaux. Les Amérindiens découpent ces récipients pour fabriquer des parures ou les emploient dans des rites funéraires. Au XXe siècle, ces chaudrons sont réappropriés comme objets de connaissance par les Euro-Américains ; ils sont alors les vecteurs de « tensions patrimoniales » entre l’ouverture interculturelle par l’échange, et la fermeture à l’Autre par la réclusion de son identité dans des musées. Les deux chapitres suivants portent sur le patrimoine basque du Québec. Dans le premier cas, il s’agit d’un groupe de fours à graisse de baleine de l’île aux Basques, où se côtoient des vestiges européens et amérindiens. Dans le second cas, Laurier Turgeon examine la construction d’une « ethnoscopie » basque à Trois-Pistoles (traduction d’« ethnoscape », « a landscape of group identity », précise l’auteur) par la toponymie, les raisons sociales, la construction d’un centre muséographique, des festivités, bref, par une rhétorique commémorative ; le métissage est localisé dans un discours, et non dans une généalogie inexistante, puisque les Basques n’ont jamais fait souche dans cette région. Dans le cinquième chapitre, enfin, l’auteur analyse une enquête sur la restauration « ethnique » à Québec qui est, elle aussi, un territoire d’échanges. Pour les chercheurs en histoire, l’intérêt de cet ouvrage ne réside pas tant dans les contextes coloniaux et postcoloniaux de ces métissages que dans les questionnements suscités au sein d’une discipline parente par l’activité des rhétoriciens de l’identité. Si on me passe le clin d’oeil, l’entreprise scientifique de Laurier Turgeon est elle-même un métissage disciplinaire d’histoire (qui établit une profondeur temporelle et des contextes), d’ethnologie (qui analyse les pratiques et les discours) et d’archéologie (qui met au jour et interprète de nouveaux biens culturels). Il reste que la proposition centrale de l’ouvrage est née dans le débat ethnologique : il y a une « logique métisse » dans les échanges interculturels qui président à l’élaboration des cultures. Or, les patrimoines ont été réifiés par l’ethnologie autour des postulats de la pureté et de l’authenticité ethniques ou nationales, et c’est encore à l’aune de la conformité avec un type idéal qu’on en mesure aujourd’hui la qualité. Dans ce développement, l’observation de la déstructuration des sociétés aborigènes par les scientifiques occidentaux a donné lieu à la notion d’acculturation, rapidement associée à l’idée de dégradation. Et celle-ci, tout naturellement, explique ou excuse la disparition des cultures. Si les notions de transculturation et d’interculturation sont apparues dans le sillage de l’acculturation …