« Figures de la disparition », c’est là un titre paradoxal en ce qu’il évoque différentes déclinaisons de l’infigurable absence de l’autre. Différentes figures de l’infigurable. Ce titre est paradoxal comme l’est la réalité de la disparition : une réalité pétrie de fantasmes, pétrie d’invisible, faite d’absence de signes de la vie et d’absence de signes de la mort, qui provoquent une mise en suspens du sens, de l’espace et du temps, qui génère un affolement des sens paradoxalement mêlé de leur sidération. Christiane Kègle évoque la disparition « nacht und nebel» de Robert Antelme dans un camp nazi, vécue comme une expérience physique de l’indicible par sa compagne, Marguerite Duras, qui écrit alors, comme hors d’elle-même, un journal de l’angoisse abyssale. Dans ce cas précis, le disparu était vivant, et revint vivant. L’article de Michele Poretti, lui, se penche sur l’évolution du rapport de nos sociétés aux disparitions d’enfants, et sur l’évolution du rapport à la vie et au deuil qui sous-tend la mobilisation politique et associative. Dans ces cas-là, les disparus – missing children – sont souvent morts, ils ont été assassinés, et il n’est que très rares que des traces de leurs corps émergent à la lumière. Alice Verstraeten s’intéresse elle aussi à des disparitions d’enfants – niños robados –, mais des disparitions politiques celles-là, lorsqu’il s’agit d’une aggravation symbolique de la disparition des parents, opposants politiques victimes de la « disparition forcée ». Les parents sont alors des disparus morts, mais les enfants, des disparus en vie, dont les identités ont été falsifiées. L’oscillation confondante entre l’absence qui signifie la vie et l’absence qui signifie la mort y est paroxystique. Laura Panizo, qui se penche elle aussi sur l’histoire argentine, révèle que deux types de disparus morts ne s’équivalent pas, et que bien que les disparus « au champ d’honneur » de la Guerre de Malouines – los caídos – et les disparus dans les camps clandestins de la dictature – los desaparecidos – incarnent tous une mort qui ne dit pas son nom, dans une seule et même société, à une seule et même période de l’histoire, les chemins d’accès au sens (sens indispensable à l’émergence d’un espace psychique, culturel et social où les inscrire) peuvent diverger fortement. Irene Ramos Gil tente de débrouiller les circonstances de la mort et de l’occultation des corps des 43 étudiants de l’École Normale d’Ayotzinapa, au Mexique – levantados –, une « affaire » politico-judiciaire, suivie au présent. Nous revenons avec elle sur les insoutenables contradictions des discours, et la disparition est cette fois apparentée au massacre sanglant, mais invisible. Enfin, Philippe Basabose éclaire, par l’exemple du génocide des Tutsis au Rwanda, cette part des disparitions qui sont des conséquences du massacre de masse et de la destruction culturelle de la mort, lorsque les corps disparaissent dans des fosses communes, comme la mort elle-même semble disparaître dans un abîme moral. Ce qui semble se dessiner, au fil des articles, dans cette oscillation confondante entre vie et mort qui signe l’entrée dans la « disparition », c’est un lien étroit entre une abominable souffrance intime et un réel mal-être social ou culturel. La disparition appartient au registre des terreurs les plus fondamentales de l’être humain, spectre enfoui au plus profond de nos angoisses de perte, d’abandon, de déchéance. Elle est une tragédie récurrente de l’histoire, et une figure récurrente de la tragédie. À commencer par Ulysse qui disparaît pour les siens : disparition d’un vivant. À commencer par Antigone qui refuse de laisser disparaître les corps de ses frères dans l’ensevelissement anonyme : disparition des morts. Catherine Coquio …
Appendices
Bibliographie
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