Le monde de l’éducation est marqué par la prolifération d’instruments articulés autour de la collecte, la quantification et la circulation de données (Denis, 2018; Desrosières et Kott, 2005). Ces dispositifs (Barrère, 2013; Buisson-Fenet, 2022) portés par des politiques publiques, répondent à des logiques de reddition de comptes et servent au pilotage et à la gestion du travail et des parcours professionnels des agent·e·s éducatif·ve·s. Toutefois, les diverses politiques éducatives et les prescriptions inhérentes peuvent se heurter à des réalités complexes du terrain pouvant plus ou moins permettre aux agent·e·s éducatif·ve·s de se mobiliser, d’agir ou d’apprendre ensemble, de se transformer, voire de persévérer dans leur profession. Ce numéro thématique apporte un regard transnational sur les dispositifs et les dynamiques professionnelles à l’oeuvre autour des enjeux liés à l’insertion professionnelle, au développement professionnel, à la collaboration interprofessionnelle en milieu scolaire. Il réunit six contributions issues des études menées au Québec, en Suisse romande et en Belgique francophone. Chacune révèle les tensions, les compromis, et, plus largement, les effets de ces instruments sur l’engagement des agent·e·s éducatif·ve·s. Les deux premiers articles portent sur l’insertion professionnelle en enseignement au Québec. Dans une perspective plus qualitative et en contexte de pénurie et d’insertion professionnelle du personnel enseignant, Suzanne Guillemette a cherché à comprendre par une recherche-action la place et les pratiques d’accompagnement de tous les acteurs : enseignantes-mentors, conseillères pédagogiques ; enseignantes-accompagnatrices et directions d’établissement. Les résultats de l’étude démontrent la place prépondérante de l’agir ensemble et de la valorisation de la profession enseignante pour soutenir l’insertion professionnelle. Le développement professionnel constitue une autre dimension explorée dans ce numéro. L’article de Crispin Girinshuti, Fabien Desponds et Joan Guillaume-Gentil montre que l’engagement des enseignant·es dans les formations continues institutionnelles et non obligatoires dépend de deux facteurs, d’une part, les modalités d’inscription proposées – individuelle ou collective –, d’autre part, leur lien avec les politiques éducatives. L’impact de ces facteurs reflète une perte d’autonomie dans le processus de développement professionnel. À partir d’un cadre théorique et méthodologique de clinique de l’activité, l’article de Simon Viviers, Patricia Dionne et Josiane Roy-Lafrenière examine la collaboration interprofessionnelle à partir du vécu de conseillers d’orientation québécois. Il montre que la collaboration prescrite par les réformes peut engendrer des tensions identitaires et professionnelles, tout en créant des espaces de mobilisation et de développement de compétences relationnelles. L’étude souligne l’importance de débattre du travail réel pour mieux comprendre les conditions de collaboration en milieu scolaire. Les deux derniers articles s’intéressent aux établissements scolaires comme lieux de médiation et de reconfiguration du travail. Celui de Simon Enthoven, Vincent Dupriez et Virginie März explore le concept d’établissement formateur en Belgique francophone, à partir d’une étude de cas menée auprès d’enseignants expérimentés de deux établissements scolaires contrastés. Il révèle des usages contrastés et des articulations diverses entre les cultures organisationnelles locales et les opportunités externes d’apprentissage. Cela invite à réfléchir sur la conciliation des besoins de développement professionnel individuel et organisationnel; à reconsidérer le rôle de l’établissement formateur dans un environnement élargi d’opportunités d’apprentissage. L’article de Silvia Sá analyse comment, à partir de la réglementation fédérale en Suisse, les systèmes de gestion de la qualité sont mis en oeuvre dans les écoles secondaires de formation professionnelle, à travers l’exemple d’un canton. Elle met en lumière les compromis nécessaires, le rôle de médiation porté par les cadres intermédiaires, ainsi que les nouvelles configurations et divisions du travail qui en résultent. En somme, ce numéro thématique éclaire les tensions entre les politiques éducatives (injonctions, prescriptions, dispositifs) et les réalités du terrain. Il invite à dépasser les approches normatives, souvent extérieures aux praticiens et aux réalités locales, …
Appendices
Bibliographie
- Barrère, A. (2013). La montée des dispositifs : Un nouvel âge de l’organisation scolaire. Carrefours de l’éducation, 36(2), 95-116.
- Buisson-Fenet, H., Marx, L. et Reverdy, C. (2022). Dispositifs, outils et instruments des politiques éducatives. Cnesco-Cnam.
- Denis, J. (2018). Le travail invisible des données : Éléments pour une sociologie des infrastructures scripturales. Presses des Mines.
- Desrosières, A. et Kott, S. (2005). Quantifier. Genèses, (1), 2-3.

