Dans ce volume de trente-quatre entretiens, le philosophe français Aliocha Wald Lasowski cherche à cerner l’influence du poète et essayiste martiniquais Édouard Glissant (1928-2011) sur les conceptions de l’identité et de la territorialité dans les sociétés actuelles. Auteur, entre autres, du Discours antillais (1981), son livre-phare sur la décolonisation, Glissant forme, avec Aimé Césaire et Patrick Chamoiseau, une triade d’écrivains majeurs dont les écrits d’une grande richesse intellectuelle dépassent largement les enjeux sociopolitiques de leur Martinique natale. Selon Wald Lasowski, l’oeuvre de Glissant est singulière en ce qu’elle marque l’époque contemporaine par son insistance sur la nécessité d’élaborer une nouvelle pensée de la transversalité, ancrée dans la pluralité des différences linguistiques et culturelles. Visant à redéfinir les structures coloniales par ce que l’écrivain appelle une « poétique de la Relation », la démarche théorique de Glissant, maintes fois explicitée dans l’ensemble de l’oeuvre, annonce « une rupture avec le discours univoque des identités classiques et centralisées » (p. 15). Dans ses ouvrages et ses interventions publiques, celui-ci définira d’ailleurs la « mondialité » (à distinguer de la mondialisation économique) comme un imaginaire « archipélique », riche de la « multiplicité horizontale des réseaux » (p. 17) qui le traversent. Les entretiens rassemblés dans le présent volume reviennent sur ces idées fondatrices. Ils visent en premier lieu à rendre hommage à une oeuvre que Wald Lasowski juge essentielle pour comprendre les grandes questions géopolitiques de notre époque. Conscient de la nécessité de représenter adéquatement les différentes régions du monde francophone, l’ouvrage ratisse très large sur tous les plans, tant en Afrique qu’en Amérique, et excède même son cadre puisqu’il intègre des chercheurs du Brésil, du Japon et de l’Italie. Nombreux sont ceux et celles qui ont rencontré personnellement Édouard Glissant au hasard des colloques, salons du livre, festivals littéraires et comités internationaux. De nombreux entretiens témoignent ainsi de rencontres déterminantes sur le plan personnel, l’oeuvre elle-même, si elle est mentionnée, servant plutôt d’arrière-scène à l’action de l’intellectuel sur la place publique. Tous et toutes rappellent aujourd’hui son intelligence et sa prestance et évoquent une figure tutélaire, plus grande que nature. Il est vrai que la plupart des personnes interviewées, tels Maryse Condé, Tahar Ben Jelloun, Abdourahman Ali Waberi, Fabienne Kanor et Amin Maalouf, ont quitté leur pays d’origine depuis de nombreuses années, ayant obtenu des emplois universitaires en France ou aux États-Unis. L’ouverture des frontières et le déracinement migratoire incarnent sans doute pour eux, comme pour Glissant lui-même, un ensemble de références identitaires bien réelles. « Être du territoire ou ne pas être du territoire, Glissant refuse ce choix » (p. 75), constate d’ailleurs ici l’écrivain sénégalais Felwine Sarr. Dès la fin des années 1950, l’écrivain martiniquais se sent interpellé par les luttes de libération dans l’ensemble du Maghreb. C’est à cette époque qu’il fait la rencontre de Gaston Miron et s’intéresse au Québec. En 1959, il découvre par ailleurs Le cercle des représailles, l’oeuvre majeure de Kateb Yacine dont il signe la préface. Au cours de son entretien avec Wald Lasowski, Zineb Ali-Benali rappelle ce texte important où coexistent deux lectures de l’histoire, l’une qui repose sur le progrès linéaire de la civilisation occidentale et l’autre issue des marges polyphoniques du monde et « faite de convergences, incohérences, divergences, une sorte d’histoire qui brouillonne » (p. 50). Bien que l’ouvrage accorde une place très importante aux intellectuels du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne, ce sont les voix conjuguées de ses compatriotes d’Amérique qui traduisent avec le plus d’acuité les paradoxes de l’oeuvre de Glissant et ses liens singuliers avec l’héritage d’Aimé Césaire. Pour Raphaël Confiant, la lecture du Discours …
Aliocha Wald Lasowski, Imaginaire et politique de la créolisation : Édouard Glissant et nous. Conversations avec Valerio Adami, Zineb Ali-Benali, Souleymane Bachir Diagne, Tahar Ben Jelloun, Fethi Benslama, Tanella Boni, Pierre Brunel, Maryse Condé, Raphaël Confiant, Régis Debray, Mireille Delmas-Marty, Joël Des Rosiers, Michaël Ferrier, Thiago Florencio, Satoshi Hirota, Fabienne Kanor, Dany Laferrière, Amin Maalouf, Alain Mabanckou, Jean-Luc Mélenchon, Edgar Morin, Pierre Nepveu, George Pau-Langevin, Ernest Pépin, Thula Pires, Guillaume Robillard, Michael Roch, Boualem Sansal, Felwine Sarr, Simone Schwarz-Bart, Benjamin Stora, Louis-Georges Tin, Yann Toma, Michel Tremblay et Abdourahman Ali Waberi, Paris, Éditions de l’Aube, coll. « Monde en cours », 2023, 370 p.[Record]
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François Paré
Université de Waterloo
