Il nous aurait été permis de croire que le point d’ancrage historique de l’Acadie diasporique, la série de déportations entamée en 1755, fût aujourd’hui connue dans ses moindres détails. Dans les dernières décennies, Geoffrey Plank, John Mack Faragher, Christopher Hodson et Adeline Vasquez-Parra et une foule d’historiens et d’historiennes des provinces maritimes ont développé cette histoire, mais sans clore définitivement la recherche. D’autres chantiers nous attendent, comme le rappellent Robert Larin et André-Carl Vachon dans Acadiens, Canadiens et Français. Larin a notamment rédigé une Brève histoire du peuplement européen en Nouvelle-France (2000) ; Vachon, auteur d’une synthèse de l’histoire de l’Acadie coloniale publiée en deux tomes (2018-2019), a approfondi le champ de connaissance en particulier là où les migrations acadiennes touchent à l’histoire du Québec. Vachon a aussi réfuté des mythes tenaces, dont l’idée de vastes convois de gens revenant en Acadie par voie terrestre. Dans ce dernier ouvrage, les auteurs élargissent le récit des déportations au-delà du peuple acadien. On y découvre une histoire qui est également canadienne et française. La problématique est établie efficacement en introduction. Depuis plusieurs années, les travaux savants semblent s’accorder sur l’ampleur de la population acadienne à la veille des déportations, c’est-à-dire un peu plus de 14 000 personnes. Or, une ambiguïté persiste par rapport au territoire et à la population recensés. Qu’en est-il, par exemple, de l’Acadie insulaire et des gens d’arrivée récente dans les territoires demeurés français après 1713 ? Voilà l’objet de l’ouvrage : saisir l’étendue de la population francophone (mais non acadienne à proprement parler) et en quoi les déportations l’ont touchée. Le travail de dépouillement de Larin et de Vachon mène à « un portrait plus juste » (p. 12) du Grand Dérangement, comme l’indique Joseph Yvon Thériault dans une préface qui récapitule l’historiographie des déportations des Maritimes. Au coeur de l’ouvrage se trouvent quatre chapitres, tous très brefs. Le premier fait le survol de la lutte pour le pouvoir en Acadie aux xviie et xviiie siècles. Le deuxième se penche sur l’état de la population du territoire maritime en 1752. Si la population francophone de la Nouvelle-Écosse et de l’Acadie française (l’est du Nouveau-Brunswick actuel) était à 99 % acadienne, un paysage démographique plus complexe se dégageait à l’Île Saint-Jean, où les Acadiens et les Acadiennes ne représentaient que les deux tiers de la population, et à l’Île Royale, où ce groupe était en fait minoritaire. La population originaire de France était particulièrement élevée à ce dernier endroit. Le troisième chapitre dresse le bilan quantitatif de la déportation de 1755-1756, « en vérité une déportation des Acadiens » (p. 56). Ce sont 6000 personnes déplacées de la Nouvelle-Écosse et de ses pourtours, ce qui est sans compter les milliers de personnes emprisonnées dans l’immédiat. Enfin, au quatrième chapitre, il est question des déportations qui ont ciblé l’Île Saint-Jean et l’Île Royale – et donc une population plus française qu’acadienne – en 1758-1759. Les autorités britanniques ont envoyé des prisonniers de guerre vers l’Angleterre ; des navires anglais ont rapatrié des gens en France. D’autres insulaires ont pu s’échapper vers le fleuve Saint-Laurent. En fin de compte, l’expulsion de l’Île Saint-Jean fut la plus meurtrière en raison de naufrages et de maladies. Ce travail de recherche, qui s’appuie notamment sur les ouvrages de Bona Arsenault, de Paul Delaney, de Ronnie-Gilles LeBlanc et de Stephen White et des documents d’époque, se termine par une brève conclusion (moins de trois pages) où on laisse parler les chiffres. Selon Larin et Vachon, environ 17 000 francophones auraient habité la grande région maritime à la veille des déportations et 13 …
Robert Larin et André-Carl Vachon, Acadiens, Canadiens et Français : synthèse des déportations 1755-1763, Québec, Éditions du Septentrion, 2023, 231 p.[Record]
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Patrick Lacroix
Archives acadiennes (Université du Maine à Fort Kent)
