Dans sa thèse, Des mines littéraires : l’imaginaire minier dans les littératures de l’Abitibi et du nord de l’Ontario (2018), ouvrage qui lui a valu le prix Champlain en 2020, Isabelle Kirouac Massicotte s’est appuyée sur le concept du chronotope bakhtinien, principale matérialisation du temps dans l’espace. L’étude en rubrique définit le trash, auquel elle associe violence, cruauté, misère physique et mentale. Elle s’interroge sur les déchets et leur production en s’inspirant des travaux qui s’inscrivent dans le champ des waste studies. Son hypothèse : « Le trash est l’une des esthétiques possibles pour dépeindre les marges en littérature. » (p. 13) Selon l’autrice, il faut remonter à l’étude fondatrice de l’anthropologue britannique Mary Douglas, Purity and Danger: An Analysis of Concepts of Pollution and Taboo (1966). D’après cette dernière, « there is no such thing as dirt », mais un « système et [un] ordre qui l’excluent » (p. 20). Certains individus font partie de la marge dont les plus basses classes sociales, les prisonniers, les Juifs, les homosexuels, tous marqués et rejetés par la société, considérés comme des « matter out of place » (p. 21). D’autres essais ont approfondi l’ouvrage de Douglas, comme celui du psychanalyste français Dominique Laporte, au titre provocateur, Histoire de la merde ([1978] 2003), et la Rubbish Theory: The Creation and Destruction of Value, de l’économiste Michael Thompson ([1979] 2017). Dans le domaine des waste studies, plusieurs livres occupent une place importante : Wasted Lives: Modernity and Its Outcasts du sociologue britanno-polonais Zygmunt Baumann (2003), Trash: African Cinema From Below, une importante théorisation du trash de Kenneth W. Harrow (2013), et l’essai de Greg Kennedy, An Ontology of Trash: The Disposable and Its Problematic Nature (2007). Tous sont d’accord pour inclure dans le trash le bas statut social, la quête de biens matériels et la façon de s’en débarrasser et considérer le déchet comme le miroir de soi-même. Pour Kennedy, « trash is ultimately self-exploration » (p. 27). Reste à savoir comment distinguer discours pornographique, esthétique trash et érotisme. Dans La littérature pornographique (2007), Dominique Maingueneau propose des oppositions : masculin/féminin ; frustre/raffiné ; cliché/créativité ; masse/élite ; commercial/artistique ; matière/esprit, ou encore, chez Kenneth Harrow : porno = déclassement ; érotisme = acceptable et littéraire. Le trash est à la fois « exclu et inclus dans le système, tantôt criard –, et c’est justement sa logique et son mode de fonctionnement qu’il faut garder à l’esprit au moment de l’analyse littéraire » (p. 42). Dans son deuxième chapitre, Kirouac Massicotte aborde la question du waste colonialism dans les littératures autochtones. Elle se penche sur l’essai Eukuan nin matshi-manitu Innushkueu / Je suis une maudite Sauvagesse d’An Antane Kapesh ([1976] 2019), dans lequel les Innus sont présentés comme des sous-humains jetables après consommation. Elle propose ensuite une étude des recueils de Marie-Andrée Gill, en particulier Frayer (2015), un hommage aux peuples autochtones où sont abordés les thèmes de la sexualité, de la drogue et de l’évasion. Portant sur un corpus franco-ontarien, le troisième chapitre de l’ouvrage analyse des textes de Patrice Desbiens et de José Claer. Tel que le souligne Kirouac Massicotte, José Claer déclare qu’être trans revient à « un statement. En joual » (p. 117) et qu’il est passé de la « dentelle au dental » (Ibid.), dans son recueil Mordre jusqu’au sang dans le rouge à lèvres (2019). Lié aux poètes Marjolaine Beauchamp, Alexandre Deschênes et Patrice Desbiens, Claer s’exprime par le manque, visant la poésie-vérité : « Mon imaginaire a la densité d’un diachylon mis / sur un poème punk …
Isabelle Kirouac Massicotte, Trash : une esthétique des marges dans les littératures francophones du Canada, Sudbury, Éditions Prise de parole, coll. « Agora », 2023, 246 p.[Record]
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Hans-Jürgen Greif
Université Laval
