L’ouvrage plutôt descriptif de Hugues Théorêt s’ajoute au nombre encore trop limité d’études sur l’Ordre de Jacques-Cartier (OJC), cette Patente secrète qui a été fondée en 1926 à Ottawa et qui s’est sabordée en 1965. Elle était, selon l’auteur, « l’épée et le bouclier de tout le Canada français » (quatrième de couverture). L’OJC est aussi considéré comme le coordonnateur des efforts de tous les autres organismes du Canada français, l’un des plus influents. En introduction (p. 14), Théorêt soulève d’importantes questions sur l’OJC afin d’en mesurer l’importance : ses ramifications politiques, son influence sur les gouvernements, la portée de ses réalisations ainsi que les motifs de sa dissolution. Pour y arriver, il a consulté les fonds de l’OJC utilisés par d’autres historiens (Bibliothèque et Archives Canada, Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Centre de recherche sur les francophonies canadiennes) auxquels il a ajouté ceux de l’évêché de Valleyfield, dont la correspondance de Mgr Joseph-Alfred Langlois. Cependant, il a choisi d’utiliser principalement L’Émérillon, « le mensuel de l’Ordre dont la mission consiste à informer les commanderies sur les activités, les mots d’ordre et les directives de la chancellerie » (p. 37). Il cite abondamment et souvent très longuement ce bulletin afin de « mieux cerner l’opinion des membres qui écrivaient couramment dans la revue » (p. 14). Et c’est là que se trouve l’originalité de cette étude. Le premier chapitre, « La fondation », fait une large place au contexte historique ontarien, particulièrement à la résistance au Règlement 17, mais n’accorde que peu d’importance aux fonctionnaires fédéraux qui sont à l’origine de l’OJC et qui voulaient contrer l’influence des sociétés secrètes de langue anglaise sur les nominations et les promotions dans la fonction publique fédérale. Catholique, l’OJC avait nécessairement, parmi ses principales tâches, d’obtenir l’aval de la hiérarchie catholique canadienne-française, qui ne voyait pas d’un bon oeil les sociétés secrètes ni le nationalisme immodéré. À cette fin, comme l’indique l’auteur, l’influence de Mgr Langlois a été très importante et surtout, le rôle qu’a joué l’organisme dans la nomination de Mgr Guillaume Forbes à l’évêché d’Ottawa. Dans une société définie par son catholicisme, il était fondamental pour l’OJC d’appuyer les causes défendues par la hiérarchie ecclésiastique, comme les campagnes contre le nazisme et le communisme et celle pour la moralité à Montréal dans les années 1950. La nomenclature des préoccupations et des réalisations de l’OJC que dresse l’auteur comprend le bilinguisme dans la fonction publique fédérale et dans ses opérations (timbres, chèques, armée, etc.). Elle accorde une très grande importance aux questions se rapportant au Québec, dont le Bloc populaire et l’autonomie provinciale, le détail des campagnes d’achat chez nous et la fondation des quincailleries RONA. Elle souligne les grandes batailles de l’OJC contre les Knights of Columbus et les catholiques irlandais. Enfin, Théorêt qualifie l’OJC de « mâle dominant » dans ses relations tendues avec la Société Saint-Jean-Baptiste, entre autres. Toutefois, les Canadiens français des autres provinces et les Acadiens y occupent une place très limitée, même si, selon l’auteur, l’OJC « se souciait du sort de ses frères canadiens-français en Ontario, au Québec et ailleurs au pays » (p. 74). Le lecteur y trouvera « la défense des francophones hors Québec » (p. 74) lors de causes importantes, comme l’anglicisation en Acadie, la menace du Ku Klux Klan en Saskatchewan et les revendications scolaires de Maillardville et du Manitoba. Cependant, l’auteur (les correspondants de L’Émérillon ?) ne souligne pas des événements importants du Canada français, comme le Congrès de la langue française de 1937 dont l’Ordre a été un des principaux acteurs et …
Hugues Théorêt, La Patente : l’Ordre de Jacques-Cartier, le dernier bastion du Canada français, Québec, Éditions du Septentrion, 2024, 200 p.[Record]
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Gratien Allaire
Université Laurentienne
