Le présent dossier thématique constitue la première pierre d’assise d’un projet de recherche qui a pour objectif la revitalisation et l’étude d’un corpus romanesque acadien historiquement négligé par la critique littéraire. Par l’analyse d’un ensemble de romans non canoniques parus entre les années 1972 et 2000 chez des éditeurs acadiens, ce projet vise à mettre en lumière l’existence d’un univers fictionnel inédit et complémentaire à celui que l’on retrouve dans les romans acadiens consacrés de la même période, ceux d’Antonine Maillet et de France Daigle, par exemple. Les articles ici regroupés proposent, dans cette perspective, des analyses de romans qui ont été complètement écartés de l’histoire littéraire (Un soleil mauve sur la baie et Le moustiquaire de Jeannine Landry Thériault, le corpus romanesque madawaskayen) ou qui, sans n’avoir jamais été entièrement oubliés, méritent une plus grande reconnaissance critique (L’ennemi que je connais de Martin Pître ; Sacrée Montagne de fou d’Ulysse Landry). Ces romans demandent une attention accrue dans la mesure où ils favorisent un décloisonnement des paradigmes d’analyse dans le champ de la recherche fondamentale en littérature acadienne. Trop longtemps interprétée à l’aune de préoccupations liées à une identité collective, l’histoire littéraire acadienne tarde encore aujourd’hui à être envisagée et saisie à partir de paramètres qui s’écartent des grands poncifs du récit national. Or, nous constatons que plusieurs romans non canoniques résistent justement à une telle lecture et qu’ils favorisent, ce faisant, un renouvellement du discours critique. Cela nous amène par ailleurs à affirmer que si certaines de ces oeuvres ont été complètement ou partiellement négligées au fil des années, ce n’est peut-être pas tant ou uniquement en raison de leur « valeur » littéraire plus faible que du fait qu’elles proposent un imaginaire qui sort des sentiers battus. Afin de mieux comprendre la nature de la démarche entreprise et de confirmer la nécessité de (re)découvrir ce corpus, il importe de se pencher sur la manière dont les chercheurs et chercheuses ont historiquement rendu compte du développement du genre romanesque en Acadie. Premier constat : la critique littéraire tient, depuis déjà quelques décennies, un discours consensuel concernant l’évolution du roman en Acadie. Selon plusieurs spécialistes, le milieu littéraire acadien est caractérisé par un « déficit romanesque » (Boudreau, 1996 et 2009 ; Masson, 1997 ; Doyon-Gosselin, 2022). Cette carence est d’abord d’ordre quantitatif, en ce sens où il se publie beaucoup moins de romans que de recueils de poésie en Acadie (Cormier, 2022). C’est d’ailleurs par la poésie que la littérature acadienne est entrée dans la modernité grâce à la parution, au début des années 1970, de trois recueils aujourd’hui considérés comme des oeuvres fondatrices : Cri de terre de Raymond Guy Leblanc, Mourir à Scoudouc d’Herménégilde Chiasson et Acadie Rock de Guy Arsenault. Mais le déficit est aussi, selon Raoul Boudreau, d’ordre qualitatif puisque le roman acadien, sauf à de rares exceptions, « n’offre pas le même intérêt que la poésie, beaucoup plus originale et inventive » (1998 : 16). Or, ce déficit romanesque repose sur un profond paradoxe puisque deux des plus grands noms de la littérature acadienne, Antonine Maillet et France Daigle, sont d’abord et avant tout des romancières. Cette aporie a entraîné des conséquences sur l’étude du genre romanesque en Acadie. La critique s’est certes attardée abondamment, et avec raison, aux romans de ces deux autrices majeures (et, dans une moindre mesure, à ceux de Jean Babineau, de Jacques Savoie et de Claude LeBouthillier, trois autres romanciers auxquels nous pourrions accoler l’étiquette « consacrés »). Toutefois, la perception généralisée d’un déficit n’a pas encouragé les chercheurs et chercheuses à s’aventurer au-delà de …
Appendices
Bibliographie
- Boehringer, Monika (2014). « Les mots pour se/le dire : trois temps forts dans l’Acadie au féminin : Antonine Maillet, Dyane Léger, France Daigle », Francophonies d’Amérique, no 37 (printemps), p. 173-201.
- Boudreau, Raoul (1996). « De la glorification à la critique : grandeurs et misères de la marge », dans Carol J. Harvey et Alan MacDonell (dir.), La francophonie sur les marges, Saint-Boniface, Presses universitaires de Saint-Boniface, p. 151-162.
- Boudreau, Raoul (1998). « L’actualité de la littérature acadienne », Tangence, no 58 (octobre), p. 8-18.
- Boudreau, Raoul (2007). « La création de Moncton comme “capitale culturelle” dans l’oeuvre de Gérald Leblanc », Revue de l’Université de Moncton, vol. 38, no 1, p. 33-56.
- Boudreau, Raoul (2009). « Le roman acadien depuis 1990 », Nuit blanche, magazine littéraire, vol. 115 (été), p. 26-30.
- Bourque, Denis (1996). « Pélagie-la-Charrette ou la Déportation carnavalisée : l’émergence de la littérature acadienne », Présence francophone, no 49, p. 93-108.
- Brun del Re, Ariane (2012). Portrait de villes littéraires : Moncton et Ottawa, thèse de maîtrise (langue et littérature françaises), Montréal, Université McGill.
- Brun del Re, Ariane (2022). Décoder le lecteur : la littérature franco-canadienne et ses publics, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, coll. « Espace littéraire ».
- Cormier, Pénélope (2022). « Pourquoi la poésie domine-t-elle en littérature acadienne ? », Revue Les libraires, no 129, p. 44.
- Doyon-Gosselin, Benoit (2022). « Survol de la littérature acadienne », Revue Les libraires, no 129, p. 36-40.
- Doyon-Gosselin, Benoit, et Jean Morency (2004). « Le monde de Moncton, Moncton ville du monde : l’inscription de la ville dans les romans récents de France Daigle », Voix et Images, vol. 29, no 3 (87, printemps), p. 69-83.
- Ferron, Andrée Mélissa (2014). Écrire l’espace acadien : dialectique du rural et de l’urbain dans les oeuvres de Claude LeBouthillier et Gérald Leblanc, thèse de doctorat (Modern Languages and Cultural Studies), Edmonton, Université de l’Alberta.
- Leclerc, Catherine (2006). « Ville hybride ou ville divisée : à propos du chiac et d’une ambivalence productive », Francophonies d’Amérique, no 22 (automne), p. 153-165.
- Masson, Alain (1997). « Une idée de la littérature acadienne », Revue de l’Université de Moncton, vol. 30, no 1, p. 124-133.
- Paré, François (1992). Les littératures de l’exiguïté, Ottawa, Le Nordir.
- Paré, François (1994). Théorie de la fragilité, Ottawa, Le Nordir.
- Paré, François (1998). « Acadie City ou l’invention d’une ville », Tangence, no 58 (octobre), p. 19-34.
- Richard, Chantal (1998). « La problématique de la langue dans la forme et le contenu de deux romans plurilingues acadiens : Bloupe de Jean Babineau et Moncton mantra de Gérald Leblanc », Studies in Canadian Literature = Études en littérature canadienne, vol. 23, no 2 (été), p. 19-35.
- Viau, Robert (1997). Les Grands Dérangements : la déportation des Acadiens en littératures acadienne, québécoise et française, Beauport, Publications MNH.
- Viau, Robert (2006). « L’épée et la plume : la persistance du thème de la Déportation acadienne en littérature », Acadiensis, vol. 36, no 1 (automne), p. 51-68.
