Alain Vaillant a eu la générosité de commenter mon ouvrage sur Baudelaire. C’est un privilège dont je lui suis reconnaissant. Et c’en est un autre que d’avoir l’occasion, ici, de répondre à quelques-unes de ses judicieuses remarques. Le principal de ses commentaires qui invitent à la discussion se rapporte au deuxième chapitre de mon ouvrage, où je me suis efforcé de cerner en quoi la persona et la production du Baudelaire des années 1860, sous certains aspects, pouvaient préfigurer celles de pamphlétaires comme Bloy, Daudet ou Drumont, ayant marqué la Troisième République. Il s’agissait plus précisément de suivre la veine pamphlétaire qu’un certain nombre de critiques a signalée ici et là dans des écrits tardifs de Baudelaire et qui m’a semblé aussi parcourir les notes de La Belgique déshabillée. A. Vaillant relativise la portée de ce parallèle en faisant valoir que « Baudelaire n’a fait aucun pamphlet » ; son jugement repose sur l’idée que seule la publication confère à un texte son caractère pamphlétaire. C’est là une idée fondamentale qu’on ne saurait ignorer. Et on comprend qu’en y insistant, A. Vaillant ne cherche pas à soustraire Baudelaire d’un rapprochement qui pourrait paraître, dans l’esprit de certains, déshonorant. Point, ici, de considérations de réputation, d’imputations à caractère moral (d’autant moins que A. Vaillant n’hésite pas par ailleurs dans sa recension à exprimer un certain agacement vis-à-vis des procès en racisme ou en racialisme que l’on a fait et que l’on continue parfois de faire au poète, en regardant moins à l’histoire qu’à la morale – procès qui m’irritent également et auxquels j’ai consacré un peu d’attention pour montrer que les allégations incriminantes en la matière n’étaient pas fondées). On comprend encore plus facilement que la remarque d’A. Vaillant ne vise pas non plus à remettre en cause la valeur critique des documents préparatoires tels que les brouillons ou les notes d’auteur – ce qui reviendrait à amputer les études littéraires d’artéfacts souvent bien précieux et à enlever toute légitimité à la génétique textuelle. Sa remarque nous ramène plutôt au fait que La Belgique déshabillée n’a pas franchi le seuil à partir duquel il est possible en effet de parler de texte ou de livre, ce seuil qu’est la publication et qui, chez un écrivain perfectionniste comme Baudelaire, pourrait-on ajouter, prend parfois l’importance d’un limen quasi sacré, tout comme il semble particulièrement déterminant pour les pamphlétaires, dont les aspirations caractéristiques à intervenir dans l’espace public, à remuer la vie de la cité, exigent nécessairement l’imprimé. Les notes belges restent bien en-deçà de ce seuil, indéniablement. Elles ne forment pas un manuscrit, ni même un avant-texte (s’il est vrai qu’il n’y a d’avant-texte qu’en regard d’un texte réalisé). C’est pourquoi j’ai proposé de considérer l’ensemble de ces notes comme un « dossier préparatoire », et le « bouffon belge » comme une « esthétique mort-née ». C’est dire que, du point de vue littéraire, La Belgique déshabillée ne témoigne guère que de projets, et plus particulièrement de celui d’un essai génériquement hétéroclite, « où tout, ou presque tout, [devait] entrer », que Baudelaire évoque en février 1866, peu de temps avant d’être définitivement arrêté par la maladie. Comme tout projet, celui-ci est d’abord une chose mentale. Si sa virtualité reste fatalement éloignée de l’« actualité » de l’oeuvre publiée, des éléments matériels viennent toutefois lui conférer un certain poids de réalité et accuser ses contours. Le plus déterminant est sans doute l’« argument du livre sur la Belgique » que Baudelaire a préparé au début de 1866 à l’attention des éditeurs parisiens qu’il cherchait à intéresser à son projet …
Appendices
Références
- Baudelaire, Charles, Oeuvres complètes, édité par André Guyaux et Andrea Schellino (avec la collaboration d’Aurélia Cervoni, Claire Chagniot, Antoine Compagnon, Bertrand Marchal, Henri Scepi et Julien Zanetta), Paris, Gallimard (Bibliothèque de La Pléiade), 2024, t. II.
- Baudelaire, Charles, Correspondance édité par Claude Pichois (avec la collaboration de Jean Ziegler), Paris, Gallimard (Bibliothèque de La Pléiade), 1973, t. II.
- Murphy, Steve, « Détours et détournements : Rimbaud et le parodique », dans Steve Murphy (dir.), avec la collaboration de Gérard Martin et d’Alain Tourneux, Actes du colloque de Charleville-Mézières (13-15 septembre 2002), Charleville-Mézières, Musée-Bibliothèque Rimbaud, 2004, p. 77-126.
