Baudelaire fait partie de ces auteurs canoniques, et il est même peut-être le premier d’entre eux de cette sorte, dont la postérité critique est si longue et si nombreuse qu’elle en finit par faire oublier l’oeuvre elle-même censée la susciter et la justifier. Les articles ou les livres sur l’auteur maudit des Fleurs du Mal s’accumulent donc à travers le monde (universitaire ou non), comme autant de gestes cultuels rendus à une divinité dont le vrai mystère, tout littéraire celui-là, n’est plus vraiment interrogé. Cette production est généralement de deux sortes : soit il s’agit d’exercices de haute voltige herméneutique, à l’allure sans doute très séduisante, mais où le rapport au texte (à sa lettre comme à son esprit) n’est plus le véritable enjeu ; soit nous avons affaire aux investigations biographiques les plus vétilleuses, qui partent du principe que le moindre détail touchant au grand homme a forcément une signification capitale – ce qui, on s’en doute, ne va nullement de soi. Mais nous n’avons affaire à aucun de ces travers avec le livre de Patrick Thériault. D’abord, parce qu’il porte en effet sur un véritable problème, trop rarement questionné, qui est indiqué dès le titre, Le tout dernier Baudelaire : le séjour en Belgique qu’un Baudelaire affaibli par la maladie et la mélancolie chronique commence en 1864 ; qu’allait-il faire dans cette galère et, surtout, en admettant qu’il pouvait en attendre quelques dividendes de sa gloire scandaleuse, pourquoi ne parvenait-il pas à en revenir, avant son rapatriement forcé de juillet 1866, causé par l’aggravation brutale de son état de santé, séquelle de sa syphilis ? Il est clair qu’il y a là une petite énigme biographique, qui doit conduire à revenir en retour sur l’ensemble de la trajectoire de Baudelaire. Ensuite, parce que Thériault, tout baudelairien qu’il soit, ne tombe dans aucun des défauts de l’écriture hagiographique : il parle clairement et concrètement de la vie d’un homme et pratique une véritable histoire littéraire. Celle-ci, sans se perdre dans les labyrinthes de la mauvaise érudition, resitue toujours l’enquête biographique dans le contexte de l’histoire culturelle, tout en revenant, lorsque nécessaire, aux textes de l’auteur avec précision, sans extravagance exégétique. En creux, le travail de Thériault se fixe un objectif : tracer les contours, autant qu’il est possible, du livre médité tout au long du séjour belge et désigné habituellement du titre La Belgique déshabillée (un titre parmi les possibles envisagés par Baudelaire) – un livre de haine et surtout de ressentiment dont nous n’avons, sous une forme à peu près achevée, que les Amoenitates Belgicae, un ensemble de vingt-deux épigrammes (restées à l’état de manuscrit, à l’exception du poème « Venus Belga », publié en 1866 dans le Nouveau Parnasse satyrique du xixe siècle). Le livre, qui remanie en partie des articles déjà publiés, se déroule en quatre temps. Pour commencer, une introduction pose avec beaucoup de fermeté et de lucidité le sujet du livre : Thériault y prend en particulier toute la mesure du désarroi que l’on devine chez Baudelaire, le caractère pathétique et névrotique d’une stratégie d’échec où il s’enferme en se consolant à coups d’exécrations remâchées, où l’orgueil blessé se mêle constamment au constat d’impuissance. Baudelaire arrive à la fin de sa vie, d’une vie qui, somme toute, n’aura pas été heureuse ni couronnée du succès qu’il espérait dans sa jeunesse. Il faut toujours se rappeler le terrible éreintage publié par Vallès quelques jours seulement après la mort du poète : Quoique l’on pense de Vallès, s’il a écrit ces lignes impitoyables, c’est qu’elles pouvaient avoir suffisamment de vraisemblance pour leurs lecteurs en …
Appendices
Références
- Balzac, Honoré de, Le Cousin Pons, La Comédie humaine, dirigé par Pierre-Georges Castex, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1977, t. VII.
- Baudelaire, Charles, De l’essence du rire, Oeuvres complètes, édité par Claude Pichois, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1976, t. II.
- Flaubert, Gustave, Correspondance, édité par Jean Bruneau, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1980, t. II.
- Vallès, Jules, « Charles Baudelaire », Oeuvres, édité par Roger Bellet, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1975, t. I.
