Abstracts
Résumé
Cet article explore la question du savoir en lien avec l’art et l’expérience à travers le prisme d’un sortilège dont les effets puissants sont difficiles à évaluer : dans quelle mesure ce que nous vivons et pensons est-il l’effet d’un enchantement ? À la recherche du temps perdu de Proust, selon moi, peut nous éclairer sur la peur du désenchantement et ses conséquences. Je m’appuie sur les travaux de Leo Bersani pour analyser les sortilèges projetés sur le roman par certains modèles philosophiques et littéraires. La jalousie y apparaît comme une forme spécifique de crainte du désenchantement, qui mène à des dynamiques de possession et de violence. Dans la lignée de Sara Ahmed, j’examine les moments de désorientation et leur potentiel queer, notamment leur capacité à permettre à Albertine de s’éclipser. Comme le souligne Ahmed dans Queer Phenomenology, la désorientation surgit lorsque l’objet familier nous échappe soudainement : elle n’est pas radicale en soi, mais dépend de la manière dont nous réagissons à cette rupture et aux directions nouvelles qu’elle rend possibles. L’article se concentre sur la figure d’Albertine, en interrogeant la manière dont l’orientation sexuelle trace des lignes et des trajectoires, qui peuvent aussi dévier. Plutôt que d’aborder le lesbianisme d’Albertine dans une perspective historique ou biographique, je l’envisage ici comme un dispositif de désorientation, en m’intéressant aux lectures et aux formes qui en préservent l’ambiguïté. The Albertine Workout d’Anne Carson me permet de réfléchir au travail d’interprétation du texte proustien, ainsi qu’au lesbianisme comme élément insaisissable, échappant à la logique de possession du narrateur.
Mots-clés :
- queer
Abstract
This article explores the question of knowledge in relation to art and experience through the prism of a spell whose powerful effects are difficult to assess : to what extent are what we live and think the effects of an enchantment ? In my view, Proust’s À la recherche du temps perdu can shed light on the fear of disenchantment and its consequences. I draw on the work of Leo Bersani to analyze the spells cast over the novel by certain philosophical and literary models. Jealousy emerges here as a specific form of fear of disenchantment, one that leads to dynamics of possession and violence. Drawing on Sara Ahmed, I examine moments of disorientation to explore their queer potential, especially their capacity to allow Albertine to slip away. As Ahmed emphasizes in Queer Phenomenology, disorientation arises when a familiar object suddenly escapes us : it is not radical in itself, but depends on how we respond to that rupture and to the new directions it makes possible. The article focuses on the figure of Albertine, asking how sexual orientation traces lines and trajectories that may also veer off course. Rather than approaching Albertine’s lesbianism from a historical or biographical perspective, I consider it here as a device of disorientation, with particular attention to readings and forms that preserve its ambiguity. Anne Carson’s The Albertine Workout allows me to reflect on the work of interpreting Proust’s text, as well as on lesbianism as an elusive element that escapes the narrator’s logic of possession.
Keywords:
- queer
Appendices
Références
- Ahmed, Sara, Queer Phenomenology : Orientations, Objects, Others, Durham, Duke University Press.
- Bersani, Leo, The Culture of Redemption, Cambridge, Harvard University Press, 1990.
- Carson, Anne, The Albertine Workout, New York, New Directions.
- Proust, Marcel, À la recherche du temps perdu, sous la direction de Jean-Yves Tadié, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Péliade), 1988, t. III.
- Proust, Marcel, À la recherche du temps perdu, sous la direction de Jean-Yves-Tadié, Paris, Gallimard, 1987, t. I.
- Smith, Stevie, « The Frog Prince », Collected Poems and Drawings of Stevie Smith, édité par Will May, Londres, Faber & Faber, 2018.
