La première partie du livre retrace la chronologie, dans le premier chapitre, de la pratique de non-accompagnement établie dans les années 1950 et, dans le deuxième chapitre, des nombreuses contestations qu’elle a suscitées à travers les décennies parmi les familles concernées, les professionnels de santé et le grand public, pour la plupart restées sans réponse significative du gouvernement québécois jusqu’à ce que ce dernier soit acculé à y mettre un terme en octobre 2018. La deuxième partie, composée des chapitres trois, quatre et cinq, replace la pratique de non-accompagnement lors d’une évacuation aéromédicale dans son contexte socio-sanitaire et politique. C’est cette géographie-là qui éclaire la nature du problème, davantage que la carte du territoire. En effet, la pratique de non-accompagnement affecte en grande majorité des enfants autochtones, car ces enfants sont plus susceptibles de devoir y recourir en raison de leurs conditions de vie et de l’absence de centre de soins tertiaires à proximité. Or, les inégalités de santé dont ils sont victimes et les injustices sociales dont elles procèdent, ont une origine commune, que la culture médicale, en dépit des valeurs dont elle se réclame, perpétue : « il s’agit du racisme systémique et des politiques coloniales enracinées dans le capitalisme » (p. 119). Dans la troisième partie, l’auteur reprend successivement, après un chapitre six introductif, chacun des cinq actes décrits dans la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (1948) pour démontrer les « effets génocidaires » du colonialisme médical à l’échelle du Canada tout entier, à savoir : le meurtre de membres du groupe, la soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle, l’atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe, les mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe, et le transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe. Les illustrations des violences imposées aux enfants autochtones, d’hier à aujourd’hui, par « l’establishment médical », abondent (chapitres sept à onze). Le chapitre douze, qui conclut ce survol historique, précise que ces évènements – qui sont pour l’essentiel ceux dont les témoignages nous sont parvenus sous forme de récits oraux – dessinent les contours d’une entreprise laissant peu d’ambiguïté quant à l’objectif poursuivi, malgré leur étalement dans le temps et dans l’espace qui brouille la conscience qu’en ont les Canadiens : participer « à éliminer les peuples autochtones – légalement ou physiquement – et à s’approprier leurs terres » (p. 343). La quatrième et dernière partie poursuit la mise en abyme de la pratique de non-accompagnement, de ses ramifications socio-sanitaires et politiques, et du projet colonial dans lequel elle s’inscrit. Les chapitres treize et quatorze reviennent sur les arguments budgétaires avancés lors de la campagne « Tiens ma main » par le ministre québécois de la Santé pour maintenir le statu quo : l’auteur les met à l’épreuve d’autres postes de dépense du gouvernement, ainsi que des formidables bénéfices que ce dernier tire de l’exploitation des territoires des Eeyou et des Inuit (grâce, notamment, à l’hydroélectricité), puis met en lumière, sur une période de 100 ans, le coût humain et le déficit des infrastructures de santé découlant du souci constant des autorités (fédérales comme provinciales) de dépenser le moins possible pour leurs habitants. Le chapitre quinze propose, pour terminer, des stratégies pour décoloniser le système de santé : réforme des programmes d’éducation et de formation, sécurisation culturelle des soins, autodétermination des Autochtones, réparations, restitution. À l’image de la définition qu’il donne du colonialisme médical (p. 207), un concept central du livre, Samir Shaheen-Hussain insiste, tout au long de son …
Appendices
Références
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