Paru d’abord en anglais sous la direction de Joe Karetak, Frank Tester et Shirley Tagalik, cet ouvrage est un des premiers à paraître en français sur le thème de l’Inuit qaujimajatuqangit. Cette notion, rendue ici par « Ce que les Inuit savent depuis toujours » me semble se traduire plus adéquatement par « Les savoirs passé que les Inuit considèrent toujours pertinents », du fait que cette dernière expression les présentent de manière plus dynamiques et moins statiques. L’ethnolinguiste Michèle Therrien (2001) explique que -tuqa(q)- renvoie précisément à quelque chose d’ancien qui est toujours utile. Il s’agit d’un détail, mais il est important à rappeler tant les détracteurs de l’Inuit qaujimajatuqangit le dépeignent comme des savoirs du temps passé. On aurait aimé aussi qu’une section de l’ouvrage analyse de manière plus critique et didactique le contenu qui se cache derrière ce concept politique, avec ses risques (Laugrand et Oosten 2018) et qu’il s’accompagne d’un outil bibliographique (voir les articles de Francis Lévesque (1999) et de George Wenzel (2004)). Plusieurs textes publiés depuis plus d’un demi-siècle offrent également des contenus tout à fait indispensables pour saisir les savoirs inuit. À titre d’exemple, citons l’ouvrage de Wim Rasing pour la région d’Igloolik, Too Many People (1994), lequel vient d’être republié par le Nunavut Arctic College. Citons aussi les séries du Nunavut Arctic College (Interviewing Inuit Elders ; Inuit Perspectives on the XXth Century, etc.), le vaste compendium édité par John Bennett et Susan Rowley (2004), Uqalurait, etc. Ce point est d’autant plus important que le contenu de l’ouvrage met en valeur les perspectives d’aînés de différentes régions du Nunavut et qui ont pour la plupart fortement contribué aux ouvrages précédents cités ci-dessus. C’est le cas des deux Nattilingmiut, Mariano Aupilaarjuk et de Jose Angutinngurniq (par exemple, Oosten et Laugrand 2007). En plus d’un avant-propos de Shirley Tagalik, et d’un avant-propos de l’édition française rédigée par Shirley Tagalik, Joe Karetak, Jrène Rahm et la traductrice Catherine Ego, le livre se poursuit par une introduction et une brève synthèse de l’histoire récente des Inuit rédigés respectivement par Joe Karetak et Frank Tester, sans oublier l’épilogue de Margo Greenwood. Le corps de l’ouvrage se compose de 11 témoignages et points de vue qui, tantôt se complètent, tantôt se recoupent et paraissent de longueur et de richesse inégales. Dans le chapitre 1, Mark Kalluak se penche sur ce qu’est l’Inuit qaujimajatuqangit, faisant ressortir son caractère holiste et cosmologique, la maîtrise d’un savoir-faire et ses liens avec le bien-être, en somme un mode d’être au monde centré sur le partage avec les autres, le respect de la terre et des animaux afin de préserver des relations harmonieuses. L’aîné est originaire de Maguse River où il a été évangélisé par le révérend Gleason Ledyard qui y a ouvert une école dans les années 1950 et a été plus tard le rédacteur du Kivalliq Echo. De son témoignage, on pourrait souligner ce qu’il énonce à propos de la guérison, lorsqu’une maladie durait trop longtemps. Cette information me semble inédite : Dans le chapitre 3, Atuat Akittiq, une Iglulingmiut et fille de Rachel Uyarasuk (Oosten et Laugrand 2001), connue aussi pour sa contribution aux films d’Isuma Productions, poursuit en abordant le rôle de la famille, du respect dû aux parents et aux aînés mais également les valeurs de partage et l’importance de la chasse. « Manger, c’était aussi montrer notre respect envers les animaux », écrit-elle (p. 77). Cette affirmation demanderait un long commentaire mais elle rappelle la centralité de la chasse et du partage des chairs animales dans les cultures …
Appendices
Références
- Bennett, John et Susan Rowley (dir.), 2004. Uqalurait. An Oral History of Nunavut. Montréal : McGill and Queen’s University Press.
- Briggs Jean L., (dir.), 2000. Childrearing practices. Interviewing Inuit Elders 3. Iqaluit : Nunavut Arctic College.
- Laugrand Frédéric et Jarich Oosten, 2018. « Traditions, Traps and Tricks. Social aspects of the Transfer of Inuit qaujimajatuqangit ». In J.G. Oosten et B. Miller (dir.), Tradition, Traps and Trends. Transfer of knowledge in Arctic Regions, p. 75-118. Edmonton : The University of Alberta Press.
- Lévesque Francis, 1999. « Revisiting Inuit Qaujimajatuqangit : Inuit knowledge, culture, language, and values in Nunavut institutions since 1999 », Études Inuit Studies 38 (1-2) : 115-136.
- Oosten, Jarich et Frédéric Laugrand (dir.), 1999. Introduction. Interviewing Inuit Elders, Vol. 2. Iqaluit : Nunavut Arctic College.
- Oosten, Jarich et Frédéric Laugrand (dir.). 2001. Travelling and Surviving on Our Land. Inuit Perspectives on the 20th Centuy series, Vol. 2. Iqaluit : Nunavut Arctic College.
- Oosten, Jarich et Frédéric Laugrand (dir.). 2002. « Qaujimajatuqangit and Social Problems in Modern Inuit Society. An Elders Workshop on Angakkuuniq », Études Inuit Studies 26 (1) : 17-44.
- Oosten, Jarich et Frédéric Laugrand (dir.). 2002. Inuit Qaujimajatuqangit : Shamanism and Reintegrating Wrongdoers, Perspectives on the XXth century. Vol. 4. Iqaluit : Arctic College/Nortext.
- Oosten, Jarich et Frédéric Laugrand (dir.). 2007. Surviving in Different Worlds : Transferring Inuit Traditions from Elders to Youth. Iqaluit : Nunavut Arctic College.
- Rasing, Wim, 1994. Too Many People : Order and Non-conformity in Iglulingmiut Social Process. Nijmegen : Katholieke Universiteit Faculteit der Rechtsgeleerdheid. Recht and Samenleving.
- Therrien, Michèle, 2001. « La question du concept Inuit qaujimajatuqangit et le bilan du jeune gouvernement du Nunavut », Études canadiennes/Canadian Studies 52 : 131-147.
- Wenzel, George, 2004. From TEK to IQ : Inuit Qaujimajatuqangit and Inuit Cultural Ecology, Arctic Anthropology 41 (2) : 238-250.
