Voilà une dizaine d’années que la recherche-création appliquée à la littérature chemine entre les deux rives francophones transatlantiques, sous une expression initiée au Québec dès le début des années 2000 par des artistes chercheurs, principalement des plasticiens. Ils faisaient d’ailleurs référence à leurs collègues français en permettant de reconnaître, grâce à des penseurs tels qu’Étienne Souriau, Jean-Claude Passeron, Bernard Teyssèdre ou Jean Lancri, une antique filiation commune au cours de poétique de Paul Valéry, comme au premier des chercheurs-créateurs. Ce terme appelle donc à une liaison entre les ères culturelles et entre les arts, soulignant un principe de pratique expérientielle dont la portée heuristique fait reconnaître la valeur au sein des dispositifs de recherche. L’expression a souvent été analysée comme un oxymore qui chercherait à concilier deux aspects en apparence contradictoires : « [L]e monde artistique de la création et le monde scientifique de la recherche universitaire », ainsi que l’indique Violaine Houdart-Merot. Pourtant, ce syntagme, qui nous rappelle « qu’un artiste est un chercheur et qu’une création artistique est en elle-même, de facto, une recherche », ne se contente pas de mettre en dialogue deux mondes ou de valoriser, d’un côté, l’expérimentation des processus de création par le chercheur et, de l’autre, la réflexion de l’auteur sur son propre travail de création. Il se présente en tant que voie différente pour faire de la recherche, en « vis[a]nt à produire de nouveaux savoirs esthétiques, théoriques, méthodologiques, épistémologiques ou techniques », comme le précise le Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC), ou le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH), en lien étroit avec le développement de cursus universitaires, notamment en création littéraire. C’est la nature de ces savoirs qui est interrogée dans ce numéro d’Études françaises consacré à Annie Ernaux, de même que la manière dont la recherche-création amène à appréhender ses ressources littéraires sous un angle particulier. Dans le cadre de l’étayage critique de la recherche-création littéraire, que la France, le Québec et le Canada ont à coeur de renforcer, il est aujourd’hui important de proposer des marques patentes du « savoir intégré » qui en résulte. Ce dossier engage son enquête auprès d’une grande voix de la littérature française contemporaine en substituant aux enjeux méthodologiques souvent mis en avant en recherche-création l’enjeu épistémologique du type de connaissances mobilisées, produites et réinterrogées dans une perspective qui pourrait bien être celle d’une critique créative, ou d’une réinvention du geste critique qui en renforce les qualités mobile et plastique, protensive et performative. De fait, si Ernaux fait partie « de ces écrivains dont la force d’évocation aimante puissamment l’horizon contemporain », c’est notamment en raison du potentiel génératif de son oeuvre, et pour ce qu’elle nous révèle de ses pratiques d’écrivaine au travail. Ernaux a souvent ouvert les portes de son atelier, non seulement au sens propre, pour des entretiens filmés ou retranscrits (L’écriture comme un couteau, 2003 ; Le vrai lieu, 2014), mais aussi, symboliquement, au coeur de ses ouvrages qui, depuis La place (1983), intègrent en leur sein une réflexion sur le comment écrire. Elle a publié ses carnets d’avant-écriture où sont consignés ses projets et ses doutes (L’atelier noir, 2011) et a déposé ses brouillons et ses manuscrits à la Bibliothèque nationale de France, ouvrant le champ à une perspective génétique en mesure de renouveler les approches critiques de son oeuvre. C’est non seulement sur, mais avec une multiplicité de supports que se dépose sa réflexion sur l’écriture : la saisie de l’expérience vécue et sa réincorporation dans un projet littéraire posent la question …
