« Et quelle blancheur, soudain, si l’on venait à gommer du champ de conscience les mille et une citations et bouts de phrases et bouts de chansons qui vont et viennent et occupent, en un fragment d’instant, tout le terrain. » Ainsi Claude-Louis Combet décrit-il l’occupation mouvante des citations, tout à la fois lieux textuels à intégrer et à s’approprier, lieux communs à interroger, lieux de mémoire à convoquer, engageant ainsi des modes pluriels de présence et des modes pluriels de rapport à un « déjà-dit ». C’est à cette pluralité que cette livraison d’Études françaises est consacrée. La citation n’est certes pas sans histoire, que l’on rappellera d’abord, avant de proposer un panorama critique des recherches qui lui sont consacrées. On sait, depuis les travaux fondateurs de Bernard Beugnot, d’Antoine Compagnon, de Marc Fumaroli et d’Ann Moss, que cette histoire, pour s’en tenir à l’Ancien Régime, coïncide plus ou moins avec le passage d’une rhétorique des savoirs, emblématisée par l’éloquence parlementaire, à une rhétorique des bienséances, synthétisée et mise en oeuvre par les Entretiens du Père Bouhours (1671), ou encore, d’une rhétorique de la citation explicite, tenue pour garante du vrai, à une rhétorique de la citation allusive, égrenée pour le plaisir du jeu et de la variété. Tels sont déjà, au demeurant, des contours dont le xviie siècle avait parfaitement conscience : Claude Fleury en est un témoin remarquable, quoique partial, qui fait retour sur « le grand règne des citations » pour mieux en suggérer la déposition. De Budé et Alciat à lui-même et à ses contemporains, on mesure avec lui que « le passage de la citation explicite à la citation allusive ne correspond pas seulement à un changement de catégorie ou de place dans l’échelle des procédés que nous suivons ; il signale au xviie siècle une évolution du goût, le glissement d’une esthétique savante à une esthétique mondaine, d’une poétique de la memoria à une poétique de l’elocutio ». Dès le xviie siècle, donc, la citation est devenue le nom d’un moment rhétorique. Regarder la citation implique de fait d’aller au-delà d’elle-même : c’est, avec elle, le mode de l’argumentation qui évolue, une argumentation d’abord confiant sa fertilité philosophique à ces pièces détachées que sont les « lieux communs », rassemblés en florilèges, puis suspicieuse – elle le fut à vrai dire dès le départ – à l’égard de ces réservoirs de plus en plus assimilés à un prêt-à-penser improductif. Avec la promotion d’une raison puisant en son propre fonds, se disqualifient les fleurs étrangères qui serviront à décorer plus qu’à raisonner. Les florilèges certes persistent – on ne vit pas sans mémoire – mais ils changent de fonction : ils n’oeuvreront plus tant à l’amplification d’une pensée qu’à la fixation de communautés de goûts, réunies autour de valeurs partagées, de noms reconnus, de styles transmis et aimés. On devra ainsi parler de mutation de l’usage citationnel, dès lors, plus que de disqualification. Et comment, de toute manière, ne pas citer en ces siècles où l’imitation constitue le régime primordial de l’invention, qui ne laisse certes pas aveugle la singularité du scripteur, mais l’inscrit dans un champ de différences ? Mais comment, à rebours, apprécier la mesure d’une citation si tout est, en théorie, pensable comme imitation ? Là se rencontre la traditionnelle question des limites de la citation, qui n’est sans doute qu’une espèce de la « littérature au second degré ». Aussi labile qu’omniprésente, elle peut aussi bien renvoyer à des « passages », fidèlement transcrits ou (in)fidèlement glosés, à des « bons mots », des « …
Présentation. L’art des brèches. Pratique des citations dans la Première Modernité (xvie-xviiie siècles)[Record]
Note d’Érudit
Une modification a été apportée dans le corps du texte au paragraphe 5 (« sont-il » est devenu « sont-elles »). Par conséquent, celui-ci diffère de la version imprimée (PDF). Date de modification : février 2026.
