Some features and content are currently unavailable today due to maintenance at our service provider. Status updates

Repenser morale et communication à l’ère numérique De la possibilité d’une morale communicationnelle à l’ère de la numérisation de nos sociétés [Record]

  • Hélène Bourdeloie ORCID logo and
  • Éric George

L’idéal d’un agir communicationnel tel que proposé par Habermas (1987 [1981]), fondé sur la rationalité et l’intersubjectivité, semble aujourd’hui sérieusement mis à mal pa r l’évolution du numérique et, plus largement, par la numérisation généralisée de presque toutes les activités dans nos sociétés (George, 2019a; 2019b). Réalité technique, culturelle, sociale et économique, le numérique et ses techniques exercent une emprise croissante, voire nous « enrôlent » – pour reprendre l’expression de Perarnaud et de ses collègues (2024) qui, inspirée de Michel Callon (1986), désigne un processus par lequel les technologies captent notre attention et nos données avec « douceur », tout en instaurant une dépendance. Des réseaux socionumériques aux machines prédictives (Benbouzid et Cardon, 2018), ces techniques orientent et façonnent nos choix, pratiques, relations et rapports sociaux, influençant en profondeur notre manière d’« être au monde » (Fabris, 2018). Non neutre car porteuse de valeurs, à commencer par la rationalité, la technique (Ellul, 1988; Feenberg, 2014 [2010]) comme mode d’existence ( Latour, 2000) ne saurait être réduite à un simple moyen au service de fins (morales) ( ibid .). Mais, si technique et morale s’hybrident et que moyens et fins se reconfigurent sans cesse ( ibid .), comment pourraient-elles participer conjointement à la construction d’un monde commun ? Si elles se coconstruisent, comment pourrions-nous œuvrer à l’édification de normes à vocation universelle et de nouvelles régulations dans la perspective de faire advenir une société plus juste, plus inclusive et capable d’unir dans la diversité? Au contraire, les techniques rendent-elles plus difficile la formation de nouvelles normes susceptibles de contribuer à changer le monde en aidant à l’invention de nouveaux possibles? Dans quelle mesure ouvrent-elles des perspectives favorables à la diversité, la démocratie participative, l’émergence de communs et de contre-discours? L’enjeu de ce dossier est d’interroger le rôle que jouent les techniques de communication dans l’édification de nouvelles normes et normativités. Dans quelle mesure ces normes ne permettraient-elles pas une communication pire plutôt que meilleure? Une morale communicationnelle peut-elle encore avoir du sens quand les plateformes numériques redéfinissent les termes de l’échange? De quelle façon pourrait-elle ouvrir la voie « à un universel qui échappe à la prétention hégémonique de l’universalisme occidental » (Diagne, 2024; Policar, 2024)? Ces questions se posent avec une acuité particulière dans un contexte où, en position dominante (Smyrnaios, 2016) , les géants du numérique étendent sans cesse leur emprise sur les relations sociales, bouleversent nos façons de communiquer, et où la valeur des données produites par des « vassaux » est constamment surveillée et exploitée (Durand, 2020; Varoufákis, 2023), le tout dans des sociétés de plus en plus marquées par le déploiement d’un capitalisme irrigué par l’idéologie libertarienne (Gane, 2024). En somme, une configuration oligopolistique qui consolide les mécanismes de domination et creuse les disparités de participation. Dans ce jeu de tensions, ce dossier s’interroge d’abord sur la possibilité d’une morale partagée à l’heure où le numérique est largement au principe des pratiques de communication. Il s’agira ensuite d’examiner le rôle du numérique dans sa capacité à produire des normes à portée universelle, à les reconfigurer ou à les altérer. Enfin, nous présenterons les contributions qui explorent ici les liens entre morale et communication en contexte numérique. Nous vivons à l’ère de la communication. Communiquer serait devenu un impératif (Breton et Proulx, 1989; Mattelart, 2001; Miège, 2007), et la participation au monde numérique une injonction (Proulx, 2020) . Considérée comme salvatrice dans les années 1980, la communication était alors présentée comme le sésame qui résoudrait les maux sociaux (Castells, 1998) . Chaque nouveau dispositif s’accompagnait de discours emphatiques, voire messianiques, porteurs d’« espoirs d’épanouissement culturel, d’harmonisation …

Appendices