« TATABOMbzzzTATABOMbzzkTATABOMbzzss. » Étouffée par le rythme itératif des percussions d’un musicien de rue, on peine à entendre une phrase très brève, prononcée par un homme accompagné d’une femme. Enregistrés sur bande magnétique, avec des micros trop éloignés, ces quelques mots grésillants et inaudibles forment le noeud de la Conversation secrète d’un couple espionné sur la place Union Square à San Francisco (The Conversation, Francis Ford Coppola, 1974). Le dispositif de surveillance invisible (tel un panoptique), dévoilé en ouverture du film, montre un appareil d’écoute longue distance placé sur l’une des fenêtres d’un immeuble, dont deux micros placés parmi les passants. Une camionnette garée sur la place contrôle les trois captations. Ces mots étouffés font ensuite l’objet d’une écoute scientifique dans le laboratoire du détective Harry Caul, équipé d’une technologie électronique de pointe, composée notamment de trois Uher Universal 5000 qui lisent les bandes magnétiques Nagra enregistrées. La lecture s’effectue en va-et-vient. Les niveaux des trois micros sont contrôlés par un oscilloscope Kudelski Slo Synchronizer. À la fois ralentie, « TAATAABOOOOMMM iiwwoooudobzz TAATAATABOOOOMkiiooebzzuz TAATAAT BOOOOOMMeeeencce », et remise en arrière accélérée, « iiênceBTiii BTMwodikiiihhBTM », la lecture tente de remodeler un signifiant enseveli qui obsède le détective. C’est en effet à ce moment précis, sous la couche de percussions répétitives, que se trouve une information de la plus haute importance, dont l’inaudibilité exaspère et agace Caul. Grâce à un lecteur Ampex AG-350, il créé un nouveau master du dialogue, sur une bande vierge afin d’épurer les bruits inutiles. Ses doigts enfoncent deux touches simultanées pour enregistrer et boucler un même son. Caul remixe le son, à l’aide d’une petite console de mixage Sela 2880 – BT dont il tourne les molettes. Soudain, il branche une petite boîte électronique bizarre sur sa mixeuse. Le scénario original du film n’en dit pas plus sur ce curieux appareil qui ne porte pas de marque : « He reaches a little box; something unimpressive and obviously homemade. A filter of some sort. » (Coppola, scénario original tapuscrit, 33) Il parvient enfin à isoler ce son emprisonné et on finit par entendre : Cette phrase, d’une certaine violence, engendre une rupture narrative par un processus de révélation. La matérialité de la bande magnétique Nagra apparaît comme sujet de cette séquence. Or, Caul interprètera cette phrase à contresens. Telle une prophétie « machinique », pour reprendre un terme proposé par Christophe Levaux, la boucle s’inscrit ici dans « la répétition du même » qui ne peut « se penser en-deçà de la question de la technologie […] le machinique traverse les oeuvres, les genres et les disciplines, détruisant les frontières séparant l’un et les multiples ou celles encore et toujours distinguant la ligne et le cercle » (Belloï et al. 2015, 9). Par cette entrée en matière, notre dossier dédié aux Boucles filmiques : entre dispositifs expérimentaux analogiques et numériques s’enclenche par la description d’une boucle narrative cinématographique, tel un point d’appui, dans une approche plus vaste des boucles plurielles. Nous nous aventurons dans divers dispositifs machiniques surprenants (Belloï et al. 2015, 9) qui inscrivent des pratiques et des usages artistiques et cognitifs, ou encore créent des processus poétique et poïétique d’itérations et de répétitions. La boucle cinématographique paraît continue, du fait de son processus de recommencement imperturbable. Elle possède cependant une symétrie qui invite à la dissymétrie selon la nature du support ou le genre du film. Il nous semble en effet important de revenir brièvement sur la question du genre au cinéma dans le cadre des films d’animation également, qui …
Appendices
Bibliographie
- Aumont, Jacques. 1998. De l’esthétique au présent. De Boeck.
- Belloï, Livio, Michel Delleville, Christophe Levaux et Christophe Pirenne (dir.). 2015. Boucle et répétition. Musique, littérature, arts visuels. Presses universitaires de Liège.
- Belloï, Livio. 2024. « Coupes sombres. Détraquer Disney avec Martin Arnold ». Dans Plus de cinéma ! Images animées et effets spéciaux. Sous la direction de Viva Paci. Presses de l’Université de Montréal.
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- Butler, Judith. 1999. Trouble dans le genre, le féminisme et la subversion de l’identité. La Découverte.
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