Ubiquiste, indispensable, mais non immuable, la toponymie, impératif de l’orientation humaine, est composée d’une myriade de noms. Ceux-ci forment « une voie lactée dans le ciel de l’écriture et du langage » (p. 13). Le livre d’Henri Dorion explore ce firmament pour en révéler l’intérêt et faire comprendre la nécessité qu’il y a de le connaître, de le préserver et de le gérer adéquatement. Il nous révèle une myriade de constellations : pas moins de 3000 noms de lieux tirés de la carte géographique du Québec et de celle de l’ensemble de la planète. En filigrane, l’auteur distille un message : n’étant l’apanage d’aucune autre science, la toponymie tire profit de leur apport pour mieux définir un objet qui est toujours beaucoup plus que ce qu’il semble offrir à voir de prime abord. Domaine en plein essor, la toponymie n’est pas ce que d’aucuns ont voulu qu’elle soit, l’objet d’une science unique, la linguistique, accompagnée dans son oeuvre par des disciplines ancillaires. Il est temps de l’affranchir de ce postulat. Aller au-delà de l’étymologie, mais sans en « minimiser l’extrême importance » (p. 19). Aux premier et deuxième chapitres, l’auteur présente la toponymie et ses relatons étroites avec d’autres disciplines. Il décrit le processus de formation des noms de lieux en cinq étapes, puis présente les trois éléments constitutifs du toponyme : le terme générique destiné à révéler la nature du lieu, le terme spécifique inspiré d’une diversité de référents, et les particules de liaison qui, affranchies des codes, sont à la merci des usages. Les chapitres III à VIII explorent successivement différentes facettes du nom de lieu, le considérant à la fois sous l’angle linguistique, géographique, historique, socioéconomique, politique et polysémique. Au fil de ces chapitres, on observe le développement des toponymes suivant une variété de processus, intentionnels ou involontaires. Bien que soumis à ces évolutions, les noms de lieux conservent leurs rôles, contribuent à l’identification du monde naturel ou bâti et participent au récit de l’histoire géographique. Leur vocabulaire informe de manière plus ou moins subjective sur la nature, la forme, la position relative et les dimensions des lieux. Parfois influencé par l’imagination populaire, ce vocabulaire peut être en même temps source et victime d’erreurs d’interprétation. Les toponymes assument également la fonction de repères historiques. Reflets de la mémoire collective, ils évoquent des événements, les déplacements et les activités des humains. D’autres servent à honorer des personnalités. En raison de possibles controverses, l’auteur recommande la circonspection lors de la création de noms commémoratifs. Qu’ils expriment des relations positives, neutres ou négatives entre ceux qui nomment et ce qui est nommé, les noms géographiques témoignent de la diversité des perspectives et des intérêts. Ils illustrent la manière dont les individus ou les groupes revendiquent un espace géographique ou y sont reconnus. Ressource incontestable dans le cadre de la délimitation des frontières et lors de revendications territoriales, la toponymie, parfois sujette à l’arbitraire et aux controverses, est composée de termes parmi les plus riches et polyvalents de la langue. La profondeur de sens s’y manifeste et se prête à une diversité d’expressions artistiques. Au chapitre IX, l’auteur explore la toponymie du Québec, la plus vaste parmi les provinces et territoires canadiens. En mars 2022, elle comptait plus de 415 000 noms de lieux, dont environ 245 000 officiellement sanctionnés. Le million de lacs qu’abrite le Québec témoigne du nombre d’entités encore innommées. La toponymie québécoise est formée de trois couches principales : française, anglaise et autochtone. Initialement négligée, la toponymie autochtone a été récupérée à partir de 1977. Elle est passée, si l’on ne tient pas compte de l’odonymie (noms …
DORION, Henri (2023) La Toponymie. Septentrion, 418 p. (ISBN : 978-2-89791-419-6)[Record]
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Carol J. Léonard
Université de l’Alberta
