À l’échelle de l’historiographie disciplinaire de tradition française, la figure de Maximilien Sorre en est une de paradoxes. Entre la filiation savante et l’inscription séculaire, la vie de Sorre n’aura peut-être pas été étudiée avec toute l’attention qu’elle mérite, du moins jusqu’à récemment. Publié en 2021 aux Éditions de la Sorbonne, l’ouvrage de l’historien de la géographie et des sciences sociales Dylan Simon, intitulé Max Sorre, une écologie humaine. Penser la géographie comme science de l’homme, vient renouveler la place de cet « orthodoxe hétérodoxe » dans la vie des idées en France, et plus précisément, dans l’historiographie de la géographie contemporaine. Version remaniée de la thèse de doctorat de l’auteur, ce livre contribue au regain d’intérêt pour les liens organiques, mais non nécessaires, pouvant subsister entre l’émergence d’idées scientifiques, la trajectoire des individus et le contexte social, politique, économique et scientifique d’une époque donnée. Comprenant neuf chapitres regroupés en trois parties distinctes, l’ouvrage présente les différents moments de la vie intellectuelle, institutionnelle et politique de Sorre. La première partie comprend trois chapitres. Elle assure la mise en lumière de la trajectoire de Sorre au regard de sa formation et de son inscription intellectuelle et institutionnelle, et ce, tout en tenant compte des bifurcations sociales qu’elle implique. De son passage à l’École normale supérieure de Saint-Cloud (le destinant alors à l’enseignement primaire) à sa réorientation vers l’enseignement supérieur (par ses brefs passages à Grenoble et à Bordeaux entre 1917 et 1919, puis son embauche à Lille en 1922) en passant par le travail de rédaction de sa thèse de doctorat sur les Pyrénées méditerranéennes (doctorat effectué sous la direction de Paul Vidal de la Blache et aboutissant en 1913), c’est effectivement à un itinéraire ponctué de bifurcations que nous avons affaire. En témoigne le caractère exceptionnel du passage de « normalien primaire » à « docteur ès lettres » et enseignant universitaire vécu par Sorre durant les deux premières décennies du XXe siècle. Mentionnons toutefois que cette partie de l’ouvrage n’est pas seulement une reconstitution de la chronologie de ces grands moments de socialisation savante. En effet, l’auteur se penche de manière soutenue sur l’inscription de Sorre dans le cadre de pensée vidalien, en prenant soin de mettre en exergue les frictions qui pouvaient émerger entre le géographe et ses maîtres et contemporains. Ultimement, c’est à une illustration du processus de singularisation d’une certaine géographie biologique, inscrite dans le sillon initié par Vidal en 1903, que nous convie Simon. Cette élaboration graduelle d’une géographie « écologique » constitue alors, et ce, jusqu’à la publication des Fondements biologiques de la géographie humaine (1943), un projet intellectuel ambitieux, débouchant notamment sur l’exploitation du potentiel comparatif du concept de genre de vie, mais également, et surtout, sur l’idéation du « complexe pathogène » (1928) pour désigner schématiquement l’ensemble des interactions entre les êtres humains et leur milieu concourant au développement de maladies. Dans les deux chapitres qui composent la seconde partie de l’ouvrage, Simon prend un pas de recul pour se pencher sur le travail administratif du géographe, d’abord dans les champs universitaire et politique au cours des années 1930, puis en contexte de guerre de 1939 à 1945. Accédant au poste de recteur de l’Académie de Clermont-Ferrand en 1931, Sorre se trouve alors en position d’être un « rouage central de l’administration scolaire et universitaire » (p. 147). Cette centralité, Simon le montre bien, passe par le fait que le géographe a prise de manière inédite sur le processus de nomination et sur l’élaboration des programmes, jouant ainsi sur le tableau séculier de la vie universitaire. Séculier, certes, mais bien …
SIMON, Dylan, (2021) Max Sorre, une écologie humaine. Penser la géographie comme science de l’homme. Éditions de la Sorbonne, 320 p. (ISBN 979-1035106324)[Record]
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Raphaël Pelletier
Université Laval et TÉLUQ
Note d’Érudit
Une modification a été apportée dans l’ordre des éléments du titre de l’ouvrage recensé. Par conséquent, l’information diffère de la première version. Date de modification : septembre 2025.
