Quel est ce mortel dont la vie semble courte ? Sûrement pas la tortue de Galapagos, ni la baleine boréale ou encore le requin du Groenland qui, sans malchance, se rendent jusqu’à 200 ans. Heureusement, le sous-titre se veut plus explicite. En fait, tel que l’indique la quatrième de couverture, c’est de Cleveland ségréguée, paupérisée et vidée qu’il est question dans ce livre écrit à quatre mains. Max Rousseau est géographe rattaché au Centre de recherche agronomique pour le développement de Montpellier alors que Vincent Béal enseigne la sociologie à l’Université de Strasbourg. L’un et l’autre, inspirés par la vision d’une certaine gauche de type progressiste, ne cachent pas leur aversion à l’égard du néolibéralisme. Ils voient dans Cleveland, qui fut l’épicentre de la crise des subprimes de 2008, un espace lessivé et abandonné par l’industrie et la finance. Mais, à leurs yeux, l’existence d’initiatives sociales associées à l’agriculture urbaine se situe comme autant de « microalternatives » à l’économie dominante. Dans cet ouvrage, les auteurs tirent profit de nombreux entretiens avec certaines parties prenantes afin d’évaluer les chances de réussite dans un contexte de véritable parcours du combattant. Le lecteur, qui se rappelle ô combien les subprimes ont fait couler d’encre, sans bien pouvoir en saisir le problème sous-jacent, appréciera les pages qui leur sont consacrées. Rappelons que des citoyens, en grande partie des Afro-Américains, se sont vu offrir par un système financier avide de gains faciles une possibilité de devenir propriétaires d’une maison. Pour faciliter la compréhension, les auteurs remontent à l’époque du New Deal quand Fannie Mae (surnom donné à la Federal National Mortgage Association) fut créée en fournissant des liquidités aux banques locales en vue de relancer le marché hypothécaire durant la Grande crise. Des années plus tard, sous l’administration Obama, Freddie Mac s’ajoutera afin d’en faire autant, de telle sorte que ces deux grandes institutions deviendront responsables de 40 % des prêts hypothécaires du pays. Or, en Ohio, un État particulièrement laxiste en matière de réglementations, plusieurs banques locales se sont d’emblée ruées sur des innovations financières mises en place au début du siècle. On assurait aux emprunteurs peu fortunés que leur maison allait prendre de la valeur. Donc, au moment où ils la vendraient, le règlement de leur hypothèque coulerait de source. Mais c’est le contraire qui s’est produit. Les maisons furent dévaluées et les hypothèques demeurèrent élevées. Résultat pour les emprunteurs : la perte de leur propriété et du rêve qui y était lié. Un acteur particulier jouera un rôle-clé dans la suite de ce lugubre processus : la banque foncière du comté. Dans un chapitre intitulé « Le maçon ou le bulldozer », on apprend que, dans l’urgence de la situation, une structure ad hoc fut créée : la banque foncière de quartier. On lit : « Depuis dix ans, c’est dans l’intimité des bureaux de la banque foncière que se sont établis quotidiennement ces choix cruciaux pour l’avenir de la ville et de ses habitants » (p. 125). Comme dans chacun des sept chapitres, les auteurs décrivent un exemple d’initiative sociale mise de l’avant par des leaders locaux déterminés à combattre le fatalisme. Celui choisi dans ce chapitre s’intitule « Glenville contre la banque foncière ». On y présente la laborieuse histoire d’un jardin communautaire issu du travail inlassable d’une femme déterminée qui saura convaincre d’autres personnes, lesquelles pourront ainsi s’alimenter convenablement à meilleur compte. Mais les bonnes intentions se heurtent à un dilemme : construire ou démolir ? C’est ce deuxième choix que favorise trop souvent la banque foncière, comme le présente le titre évocateur du chapitre suivant, « Démolition …
ROUSSEAU, Max et BÉAL, Vincent (2021) Plus vite que le coeur d’un mortel. Désurbanisation et résistances dans l’Amérique abandonnée. Éditions Grevis, 355 p. (ISBN 9782492665011)[Record]
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André Joyal
Université du Québec à Trois-Rivières
