Qu’espérer dire encore sur les oeuvres de Virginia Woolf et d'Anne Hébert? Cette interrogation, qui précède la lecture, se trouve habilement résolue dans ce livre du fait de la réflexion sur leur possible filiation littéraire. La volonté de rompre, chez ces écrivaines, avec le réel qui ne tient pas compte de la réalité élargie par l’imaginaire et la fiction et l’invention de formes nouvelles, révolutionne tout à la fois la littérature du 20e siècle et l’écriture des femmes. L’ouvrage s’ouvre sur la question, posée par les autrices, de l’expression du réel par la sensation et la perception telles que « Hébert et Woolf elles-mêmes semblent les comprendre » (Néron, 2025 : 13). Pour ce faire, Néron s’attache à l’ensemble de leurs oeuvres (romans, nouvelles, poèmes, écritures intimes, etc.) et aux affinités entre les deux, aussi bien qu’à la mémoire collective féminine, et propose un idéal d’écriture commun. Bien que l’écrivaine québécoise soit une lectrice de sa contemporaine anglaise, cette filiation apparaît inavouée par Hébert elle-même. En cela, ce sont les livres de la bibliothèque personnelle de la Québécoise (11 ouvrages en traduction de Woolf) et une « forme d’identification positive » (Néron, 2025 : 27) à l’écrivaine britannique qui permettent à la chercheuse d’établir ce lien et de construire la filiation littéraire à travers une lecture attentive de leurs oeuvres. L’approche de cette étude joue habilement de l’herméneutique littéraire du philosophe Paul Ricoeur, relevant d’une conception de la réalité soutenue par le rôle actif de la fiction. Ainsi, la première partie entend construire les affinités électives entre les autrices de façon à exposer les familiarités entre les contextes de production et de réception, alors que la deuxième partie approfondit ce lien par une étude comparative des textes de Woolf et de Hébert, arrimant notamment les théories de l’identité narrative de Paul Ricoeur aux outils de la linguistique de Dominique Maingueneau. Le premier chapitre ébauche la filiation littéraire entre Hébert et Woolf par une analyse structurée des contextes de chacune, qui passe par une réflexion sur les conditions de vie et d’écriture des femmes, la modernité littéraire et la critique de leurs contemporains masculins, de même que par un questionnement sur la fragmentation et la subjectivité. Cette esquisse, que permet la contextualisation, aboutit à la proposition d’un idéal d’écriture du choc (Woolf) et de l’impression (Hébert), qui se déplace sans cesse, et la monstration d’un discours littéraire au féminin. Ainsi, l’idéal d’écriture des écrivaines britannique et québécoise pourrait apparaître, à la lecture de Néron, dans l’interrogation toute simple « Qu’est-ce que le réel? », question que pose d’ailleurs Hébert à Royer (Néron, 2025 : 74). Le rêve, par exemple, approfondirait la réalité par sa dimension psychique. Si Woolf ne semble pas poser une telle question, elle la stimule par son questionnement sur la réalité et l’insuffisance du langage. Le deuxième chapitre opère une distinction entre les questions du sexe et du genre, s’inscrivant dans les concepts de femme et de féminité spécifiquement à l’oeuvre dans l’écriture. La démarcation entre une écriture féminine et une écriture des femmes adhère ainsi à la critique du patriarcat telle que lue dans les textes woolfiens et hébertiens. À cet effet, Néron éclaire l’ambiguïté et se positionne, voulant « laisse[r] toute la liberté aux femmes comme elles l’entendent » (Néron, 2025 : 90). Sans nier les effets historiques de la différence sexuée, elle donne la parole aux autrices, fait parler les oeuvres en s’appuyant sur leurs contextes de production particuliers : Dans son survol historique de la condition des femmes en Angleterre et au Québec, Néron engage une réflexion sur l’idéal d’écriture, établissant une mémoire …
Appendices
Bibliographie
- NÉRON, Camille (2025), Virginia Woolf et Anne Hébert. Idéal et renouveau romanesque, coll. « Perspectives comparatistes », Paris, Classique Garnier.

