C’est au sein d’un « silence assourdissant » (Romito, 2005) que s’exerce la violence à l’égard des femmes : un silence envahissant l’espace tant intime que public, un silence occulteur, complice d’une violence qui sévit dans une société trop souvent indifférente. La désinformation, la négligence institutionnelle, la spectacularisation tout comme la banalisation des médias et le manque de formation et d’éducation aux genres ne représentent que quelques aspects sous-jacents à une telle violence. Comme la journaliste Laurène Daycard le souligne : « [p]arler de “violences faites aux femmes” est un euphémisme, une délicatesse pour ne pas brusquer » (2023 : 23) les gens qui résistent à l’utilisation d’un mot inconfortable, généralement mal compris, un mot cacophonique selon les uns ou carrément sexiste selon les autres, un mot qui fait débat, même parmi les spécialistes de la question. Le terme féminicide est pourtant le seul qui définisse précisément un phénomène aux proportions alarmantes : au moins une femme sur trois dans le monde a subi des violences physiques, sexuelles ou autres au cours de sa vie, souvent de la part de son partenaire ou ancien partenaire. Précisons d’emblée que le terme fémicide est utilisé pour signifier la mort d’une femme en tant que telle. En revanche, le mot féminicide, tout en renvoyant, lui aussi, à la même réalité, est souvent associé à la spirale de la violence, soit à ce que Christelle Taraud appelle le continuum féminicidaire, « c’est-à-dire un agrégat de violences polymorphes, connectées les unes aux autres par des liens subtils et complexes, subies par les femmes de leur naissance à leur mort » (2022 : 15). Nous nous intéressons en ce sens aux manifestations du continuum féminicidaire, et plus spécifiquement dans le contexte d’une relation intime. En clair, les articles scientifiques et littéraires, contenus dans ce numéro des Cahiers Anne-Hébert, portent sur la spirale de la violence explorée dans une approche multifocale : juridique, historique, anthropologique, psychologique, sociale et médiatique. Si des oeuvres documentaires récentes montrent les ramifications de la spirale de la violence, telles que Pourquoi tu restes ou encore Pas une de plus (DeReyer, 2023; Lamont, 2022), le corpus littéraire est tout aussi riche. Depuis le tournant des années 2000, on a en effet vu paraître de plus en plus d’oeuvres mettant en scène la spirale de la violence intime. En France, Niko Tackian (Celle qui pleure sous l’eau) et Claire Berest (L’épaisseur d’un cheveu) proposent des témoignages aussi originaux que percutants. Du côté de la poésie, comment le discours poétique peut-il, avec ses modalités propres, mettre en forme la spirale de la violence intime? Pensons entre autres aux recueils Territoires occupés de Christiane Frenette, La fabrique du noir de Virginie Chaloux-Gendron, Tohu-bohu de Marie-Hélène Racine, Tu choisiras les montagnes d’Andréane Frenette-Vallières, ou encore Le programme double de la femmetuée de Carole David, qui évoquent chacun à leur façon – dans des registres différents, par autant de nuances sémantiques et énonciatives – cette dynamique féminicidaire complexe. Quels territoires poétiques se trouvent dès lors investis par ce type de témoignages et en quoi ces énonciations apportent-elles des perspectives singulières en ce qui a trait à la violence intime? Voilà quelques-unes des questions littéraires que les auteures et auteurs de ce numéro se sont posées. Une brève clarification terminologique basée sur la dyade fémicide/féminicide s’impose. Le mot femicide, attesté dans la langue anglaise dès 1801, est employé par Diana Russell en 1976, à Bruxelles, devant le premier Tribunal international des crimes contre les femmes. À cette occasion, la sociologue crée une nouvelle catégorie désignant une violence extrême perpétrée …
Appendices
Bibliographie
- BEREST, Claire (2023), L’épaisseur d’un cheveu, Paris, Albin Michel.
- CHALOUX-GENDRON, Virginie (2022), La fabrique du noir, Montréal, Le Noroît.
- COSTANZA BALDRY, Anna (2018), Orfani speciali, Milan, FrancoAngeli.
- DAVID, Carole (2022), Le programme double de la femme tuée, Montréal, Les Herbes rouges.
- DAYCARD, Laurène (2023), Nos absentes. À l’origine des féminicides, Paris, Seuil.
- DEREYER, Tiphaine (réal.) (2023), Pourquoi tu restes, Télé-Québec.
- FRENETTE, Christiane (2007), Territoires occupés, Montréal, Le lézard amoureux.
- FRENETTE-VALLIÈRES, Andréane (2022), Tu choisiras les montagnes, Montréal, Le Noroît.
- GIUS, Chiara et Simona TIROCCHI (2021), « Intrecci : culture e pratiche discorsive del femminicidio tra giornalismo e politica », dans M. Belluati (dir.), Femminicidio. Una lettura tra realtà e rappresentazione, Rome, Carocci : 115-141.
- GONZÁLEZ RODRÍGUEZ, Sergio (2002), Des os dans le désert, trad. Isabelle Gugnon, Saint-Julien, Passage du Nord-Ouest.
- LAMONT, Ève (réal.) (2022), Pas une de plus, KOTV.
- MOSQUERA, Dolores (2023), Libera. Comprendere e trattare gli effetti della violenza sulle donne, trad. Emilo Vercillo, Milan, Raffaello Cortina Editore.
- ORANGE THE WORLD (2019), « Féminicides : état des lieux de la situation dans le monde », ONU Femmes France, 25 novembre [en ligne] : https://www.onufemmes.fr/nos-actualites/2019/11/25/feminicides-etat-des-lieux-de-la-situation-dans-le-monde.
- RACINE, Marie-Hélène (2022), Tohu-bohu, Montréal, Éditions de la Maison en feu.
- ROMITO, Patrizia (2005), Un silenzio assordante. La violenza occultata su donne e minori, Milan, FrancoAngeli.
- RUSSELL, Diana (1976), « Violence against Women », dans D. E. H. Russell et N. Van de Ven (dir.), Crimes against Women. Proceedings of the International Tribunal, East Palo Alto, Frog in the Wall : 81-125.
- SOUFFRANT, Kharoll-Ann (2022), Le privilège de dénoncer, Montréal, Les éditions du remue-ménage.
- TACKIAN, Niko (2020), Celle qui pleurait sous l’eau, Paris, Calmann-Lévy.
- TARAUD, Christelle (2022), Féminicides. Une histoire mondiale, Paris, La Découverte.
- TODESCO, Lorenzo (2021), « Uccise perché donne : il femminicidio in Italia nell’ultimo ventennio », dans M. Belluati (dir.), Femminicidio. Una lettura tra realtà e rappresentazione, Rome, Carocci : 41-63.
- WALTER, Emmanuelle (2014), Soeurs volées. Enquête sur un féminicide au Canada, Montréal, Lux Éditeur.

