Comme c’est le cas pour plusieurs personnes de mon âge, mes parents ont visité, à plusieurs reprises, l’exposition universelle de 1967 à Montréal, et ils en ont gardé un souvenir vif. L’événement semble être devenu un passage obligé dans l’histoire contemporaine du Québec, la symbolique d’une entrée dans la modernité, d’une ouverture sur le monde, un point d’orgue de la Révolution tranquille. À travers mon propre enseignement sur l’histoire du tourisme à Montréal ou de l’identité culinaire québécoise, l’exposition universelle de 1967 est toujours un objet incontournable, tant son empreinte urbanistique, culturelle et politique semble aller de soi, un phénomène que constate également Jocelyn Létourneau dans son épilogue sur la mémoire collective de l’événement. Les expositions universelles sont la plupart du temps des usines à clichés. Cet ouvrage collectif dirigé par Craig Moyes et Steven Palmer fait ressortir plusieurs éléments intéressants, histoires oubliées et tensions sous-jacentes qui rendent à l’événement une texture plus complexe. Le caractère éclectique des expositions universelles invite ainsi une exploration multidisciplinaire à l’image de cet ouvrage dont les 13 chapitres explorent, selon différentes perspectives, cette rencontre propre au moment de 1967. Nous sommes alors entre une mondialisation en consolidation, mais traversée de conflits, et différentes démarches d’affirmations nationales, politiques, identitaires, elles-mêmes en recomposition. Comme le soutient Steven Palmer en incipit de son chapitre, « avant Expo 67, le monde n’avait jamais vraiment assisté à une exposition universelle » (p. 178). La proposition est provocatrice, mais toujours est-il qu’Expo 67 se situe bien à un tournant de l’histoire des expositions universelles : au coeur de la guerre froide et de la Révolution tranquille, à la sortie des décolonisations. Une ambiguïté, fort probablement moins perceptible à l’époque, réside au coeur de la thématique même, entre « Terre des hommes » en français et « Man and His World » [sic] en anglais. Le caractère « terrestre » de l’exposition, qui est aujourd’hui au coeur des thématiques d’expositions récentes dans un contexte de crise environnementale (Aichi 2005, Shanghai 2010, Milan 2015), est ainsi mis de l’avant dans les transformations paysagères du site terraformé, symbole à la fois d’un ancrage territorial dans la géographie laurentienne et d’un accomplissement presque miraculeux d’ingénierie civile : illustration d’un Québec enraciné dans son territoire, mais artisan de son devenir. Le chapitre de Craig Moyes qui ouvre le volume souligne ainsi l’inflexion particulière donnée à l’universalisme pour ce projet singulier où l’utopie et le rapport au territoire naturel fusionnent au coeur du fleuve Saint-Laurent. Cette Laurentie mise en exergue nous ramène par ailleurs à l'influence intellectuelle du Frère Marie-Victorin et de l’Abbé Lionel Groulx sur la vision du commissaire Pierre Dupuy et du maire Jean Drapeau. Cette vision francophone du nation building canadien, mettant le fleuve au coeur de la mythologie nationale, par opposition au chemin de fer dans la mythologie anglophone de la construction du pays, illustre ainsi un fil conducteur de nombreuses contributions du livre, soit la polyphonie des voix qui se rencontrent à l’occasion de l’événement. L’exposition de 1967 se situe après tout dans le prolongement de la vague de décolonisation, en un moment d’émergence de nouveaux acteurs nationaux sur la scène mondiale, et à l’aube de nombreux mouvements de contestation. Le « creuset » de la mondialisation donnant son nom au sous-titre du livre, implique l’émergence dans l’espace public de l’exposition d’une pluralité de voix et même de certaines initiatives de prise de parole. Linda Grussani et Ruth B. Philipps montrent ainsi l’importance du « Pavillon indien », pour la mise en valeur d’une muséologie autochtone de même que pour le développement de l’art autochtone contemporain, une prise de parole qui …
Craig Moyes et Steven Palmer (dir.), Expo 67 and Its World: Staging the Nation in the Crucible of Globalization, Montréal et Kingston, McGill-Queen's University Press, 2022, Vii-444 p.[Record]
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Van Troi Tran Université du Québec à Montréal
