Cet essai est le fruit d’une collaboration entre deux ex-conseillers politiques ; Pascal Mailhot a collaboré avec Bernard Landry et François Legault, tandis qu’Éric Montigny, maintenant professeur en science politique à l’Université Laval, a travaillé avec Robert Bourassa et, surtout, Mario Dumont. D’emblée, il faut reconnaître qu’il s’agit d’une lecture agréable, la plume des auteurs étant plutôt agile et le style vif. De plus, le ton de l’essai n’est pas empreint d’amertume, comme c’est parfois le cas avec des ouvrages d’ex-collaborateurs désireux de régler leur compte avec leurs anciens chefs ou opposants. Certes, la respectabilité des libéraux est souvent égratignée. Par exemple, Mailhot et Montigny reprennent la thèse voulant que Robert Bourassa ait attisé un feu (souverainiste) qu’il n’est pas parvenu à maîtriser, préférant entretenir la confusion sur ses véritables intentions. De même, Daniel Johnson se voit presque reprocher les déboires électoraux des libéraux d’aujourd’hui avec l’électorat francophone lorsqu’il se proclamera « Canadien » alors que Philippe Couillard est dépeint comme cassant et trop sûr de lui. De manière générale, les auteurs parviennent à déjouer les pièges d’une partisanerie par trop affichée qui aurait nui au récit proposé par les deux auteurs. J’utilise à dessein le terme de récit parce que c’est aussi ce dont il s’agit, soit un récit où l’accent est mis sur les acteurs du drame et où est décrit leur état d’esprit (le sourire affectueux de Lucien Bouchard en direction de Mario Dumont, les regards ahuris lors des réunions, les larmes chaudes et amères de Bernard Landry, etc.). L’essai, qui commence au début des années 1990 et va jusqu’à l’élection de 2022, insiste sur une dimension importante de la vie politique québécoise des trois dernières décennies, soit l’émergence et l’institutionnalisation réussie d’une troisième voie. Comment celle-ci s’est-elle formée ? On pourrait dire que la clé de lecture, s’il fallait en trouver une, repose sur des échecs. Cela pourra sembler paradoxal d’expliquer un succès par des revers, mais la troisième voie s’ouvre en quelque sorte lorsque les autres voies se ferment. D’abord, c’est celle de la négociation constitutionnelle initiée par Brian Mulroney, qui a échoué avec le référendum de Charlottetown (1992), se concluant par des votes de rejet au Canada anglais et au Québec. C’est aussi l’échec du référendum de 1995, qui donne crédit à l’idée que le chemin de la souveraineté est impraticable et que celui du fédéralisme s’impose, mais seulement par dépit et tenant compte d’un résultat trop faible pour crier haut et fort « victoire ! ». C’est donc une série de défaites qui fait croire à Mario Dumont que la troisième voie est la seule qui a vraiment de l’avenir. Mais, encore là, il a fallu une nouvelle défaite, celle subie à l’élection de 2008 après le succès adéquiste à celle de 2007, pour voir François Legault prendre la direction de la troisième voie alors que l’Action démocratique du Québec végète en troisième position derrière le Parti québécois. Avant 2018, la troisième voie est jalonnée de déceptions. Pourtant, ce serait injuste de ne voir dans la troisième voie que le seul résultat d’une série de défaites et d’échecs. C’est qu’elle est aussi le résultat d’une bonne dose d’audace et de persévérance de la part d’acteurs politiques désireux de la sortir de la clandestinité dans laquelle elle avait été confinée à partir des années 1960. La bande de jeunes loups qui quitte le navire libéral au début des années 1990, avec Jean Allaire comme figure paternelle pourrait-on dire, est animée par une volonté bien décrite par les deux auteurs. François Legault a aussi fait preuve de grande détermination. Après les échecs électoraux de 2012 …
Pascal Mailhot et Éric Montigny, À la conquête du pouvoir. Comment une troisième voie s’est imposée au Québec, Montréal, Boréal, 2024, 304 p.[Record]
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Frédéric Boily Professeur titulaire, science politique, Université de l’Alberta
