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Numéro régulierChantier

Penser et agir pour la paix au Québec : un nouveau chantier de recherche[Record]

  • Carl Bouchard,
  • Paul-Étienne Rainville and
  • Stéphane Roussel

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  • Carl Bouchard Université de Montréal

  • Paul-Étienne Rainville Université de Montréal

  • Stéphane Roussel École nationale d’Administration publique

16 août 1938 : Joseph Labarre scelle l’enveloppe qu’il destine à la Société des Nations. Résidant à Montmorency, l’homme est musicien à ses heures, mais, surtout, il croit à la paix, alors que la guerre civile endeuille l’Espagne et que l’Allemagne de Hitler poursuit ses coups de force pour renverser l’ordre européen issu du Traité de Versailles. À un an du déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale, Joseph Labarre, qui se décrit comme « sans ressource et de plus infirme », soumet à l’organisation de Genève un « Chant pour la paix » avec paroles et musique, modeste oeuvre témoignant autant de son attachement pour la concorde entre les nations que de son espoir qu’elle soit éventuellement adoptée par la SDN et lui assure ainsi gloire et fortune. Le geste, pour l’époque, n’a rien de très original, des centaines de propositions similaires ayant été envoyées à la Société des Nations depuis sa fondation en 1919 –, geste vain par ailleurs, puisque l’organisation internationale n’a jamais réussi à se doter d’un hymne ou même d’un drapeau officiel. Or, l’intérêt de cette missive ne réside pas dans son sujet, mais plutôt dans le fait qu’il s’agit de la seule lettre d’un Canadien français trouvée dans un corpus en comptant des milliers et composant le courrier des « gens ordinaires » à Genève. Du reste, si Joseph Labarre avait souhaité s’associer à des concitoyens pour envisager une action concertée, il aurait été bien en peine : durant l’entre-deux-guerres, aucune association pour la paix n’existait dans l’espace canadien-français. 17 février 2003 : par un froid sibérien, environ 200 000 personnes se réunissent à Montréal pour protester contre la guerre américaine en Irak, sans compter 3000 à Québec et plusieurs centaines dans d’autres villes de la province. Le quotidien Le Devoir rapporte que, le même jour, défilaient 20 000 personnes à Vancouver, 10 000 à Toronto, 12 000 à Edmonton, et 2000 à Ottawa. Il y avait ainsi plus de manifestants à Montréal que dans toutes les grandes villes canadiennes réunies. Jamais la volonté de paix n’était exprimée aussi fortement au Québec. Dans l’histoire de la province, seule la manifestation monstre pour le climat de 2019 (tenue, elle, par une belle journée de septembre) a surpassé ce chiffre. À quelque 70 ans d’intervalle, ces deux moments mettent en lumière un paradoxe de l’histoire de l’engagement pour la paix au Québec. En effet, que s’est-il passé entre 1938 et 2003, pour qu’une société aussi peu mobilisée en faveur de la paix se transforme en fer de lance de l’action contre la guerre au Canada ? On peut fournir une foule de réponses, parfois contradictoires, à cette question. Certains pourraient lire dans ces deux événements une évolution ou une transformation de la société québécoise, qui passe d’une attitude isolationniste à un militantisme actif pour la paix. D’autres pourraient au contraire estimer que tant ce geste individuel posé en 1938 que le mouvement collectif de 2003 sont en fait des manifestations d’un même phénomène, soit l’expression d’une « tradition pacifiste » solidement ancrée dans la société québécoise. On peut aussi rétorquer qu’il n’y a rien qui relie ces deux situations, qu’elles sont donc incomparables, l’une illustrant un désir de paix que l’on pourrait qualifier « d’éthéré », l’autre un rejet de la guerre impérialiste de nature plus politique. Ces différentes interprétations témoignent de la connaissance limitée portant sur la relation qu’entretient la société québécoise à l’égard de ce fait social appelé « la paix ». Il n’y a, en effet, aucune recherche d’envergure sur la paix et l’engagement de la société québécoise à son endroit. Cette absence est …

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