Musique et politique : deux mots dont l’association n’est pas si aisée. Que viennent faire ensemble l’art du beau par les sons et le vivre-ensemble et ses incontournables rapports de force ? Premier grand penseur du politique, Platon avait déjà une idée des répercussions du premier sur le deuxième. Dans La République, le philosophe athénien affirme que la musique, comme la gymnastique et la poésie, permet de former l’âme du citoyen. Ses harmonies, ses rythmes et son instrumentation contribuent à élever le corps social à l’unisson avec les vertus civiques cardinales que sont le courage, la justice, la modération et la sagesse. Toute musique trop lascive ou considérée comme inharmonieuse est par conséquent proscrite. Jean-Jacques Rousseau lui fait écho à plusieurs siècles de distance. Le Genevois, lui-même compositeur, croyait que les langues, qui permettent accords – et désaccords – entre les hommes émergeaient historiquement de l’expression musicale. Mais encore là, il convient de prendre garde : si l’art des sons peut amener la concorde et l’amour de la patrie, il peut également corrompre les moeurs s’il est confié à des artistes au goût jugé trop racoleur. Autre philosophe-compositeur, Friedrich Nietzsche argumente pour sa part que la musique constitue un moteur pour l’action collective, notamment en stimulant l’âme du surhomme appelé à façonner un nouveau monde. Peu connu pour ses écrits sur la musique, le sociologue Max Weber n’a pas moins inclus cet art dans sa réflexion sur la rationalisation et le désenchantement conséquent associés à la modernité occidentale. La gamme basée sur l’octave, les intervalles standardisés, certaines structures harmoniques, mais plus encore le développement d’une polyphonie d’une complexité inédite sont pour lui des exemples de cette domestication de la musique. Dans une autre optique, Theodor W. Adorno estime que le capitalisme mène inévitablement à une marchandisation de l’objet musical qui en vide l’aspect émancipateur, y compris sur le plan politique. Des compositeurs radicaux comme Schoenberg résistent heureusement, selon lui, au rouleau compresseur de l’industrie culturelle. À peu près au même moment, le philosophe états-unien John Dewey voit au contraire l’art des sons comme un moyen de rapprocher les humains en créant des sensations et des représentations partagées. Dans les années 1970, Pierre Bourdieu insère la musique, parmi d’autres arts, dans son raisonnement sur la formation du goût, compétence socialement déterminée, d’après lui, par une volonté de distinction des classes supérieures. La philosophe états-unienne Iris Young a aussi contribué à cette réflexion critique dans les années 1990 en promouvant, à l’instar de Platon, l’insertion de la musique dans la conversation démocratique. Elle y voit notamment un style de communication de nature rhétorique qui permettrait de briser le monopole élitaire de la rationalité habermassienne. Les sociologues Ron Eyerman et Andrew Jamison vont dans une direction semblable en constatant, par un examen de l’histoire occidentale récente, que la musique est utilisée comme un « médium narratif » par les mouvements sociaux, qui y puisent des émotions mobilisatrices et des souvenirs partagés. Le musicologue britannique Simon Frith désire pour sa part dépasser Adorno en montrant que, bien qu’il soit indéniable que les musiques rock et pop, qu’il a beaucoup étudiées, soient des biens marchands, elles sont aussi porteuses de sens pour leurs aficionados. Spécialiste des mêmes genres musicaux, son compatriote John Street explore de son côté comment ils contribuent à légitimer l’action politique, notamment lors des campagnes électorales. C’est sans parler du courant postmoderne, qui voit dans la musique un instrument de domination au bénéfice de certains groupes. Les contributions de Veit Erlmann, Martin Stokes et Ana María Ochoa Gautier, respectivement sur l’Afrique du Sud, la Turquie et la Colombie, sont à ce …
Musique(s) et politique(s)[Record]
…more information
Emmanuel Bernier Université Laval
Ivan Carel UQTR
Miho Matsunuma Centre d’histoire d’Asie contemporaine de l’Université Paris Panthéon Sorbonne
