La réédition de l’ouvrage Sur Lénine, du défunt politologue Jean-Marc Piotte (1940-2022), est une heureuse nouvelle pour les études marxistes au Québec. Le centième anniversaire du décès de Lénine (1870-1924) a fourni l’occasion à la nouvelle équipe de M Éditeur de republier cet ouvrage plus de cinquante ans après sa sortie en 1972, avec le dessein de faire connaître l’oeuvre de Piotte ainsi que la « pensée vivante » de Lénine. Ce double intérêt est souligné par le préfacier Jean-Pierre Couture (Université d’Ottawa), qui expose avec minutie le contexte de rédaction du livre et son positionnement dans les débats théoriques des années 1960-1970 au Québec. Bien qu’il eût été intéressant que l’ouvrage soit aussi resitué en regard des évolutions subséquentes de la recherche sur Lénine, il est clair que ce livre mérite, par son contenu original et son acuité, d’être à nouveau disponible pour être lu et discuté. Le projet de Jean-Marc Piotte repose sur une étude de l’ensemble du corpus léniniste qui « révélera que la pensée de Lénine a subi des variations importantes en fonction des modifications de la conjoncture, que la pensée vivante de Lénine est totalement étrangère au “marxisme-léninisme” et que l’étude des seuls “Grands classiques” ne permet pas de comprendre cette pensée » (p. 36). Afin de démontrer sa thèse, l’auteur étudie quatre thèmes politiques fondamentaux pour Lénine, soit la tactique, le parti, l’État et la question nationale. Piotte exclut les aspects économiques et philosophiques afin de mieux se concentrer sur les sujets nommés, dont il montre l’évolution au gré des circonstances. L’absence de certains éléments politiques – le marxisme comme fondement analytique et pratique, l’agitation-propagande et le niveau de conscience, l’armée, la transition au socialisme, l’organisation révolutionnaire internationale – n’empêche pas le professeur québécois de brosser un portrait assez juste du dirigeant soviétique, avec une insistance sur les années postérieures à 1917. Chaque thème est traité suivant une division chronologique qui comprend grosso modo un moment génétique (1900-1905), la Révolution de 1905, la réaction des autorités tsaristes (1906-1917), la Révolution d’Octobre 1917, ainsi que les années de guerre civile et de stabilisation du régime soviétique, que l’auteur traite d’un seul bloc (1917-1924). Bien que Piotte désire exposer les changements dans la pensée de Lénine, il reconnaît dès le premier chapitre (« La tactique ») que « les principes de base (type de lutte de la classe ouvrière, position par rapport à la paysannerie, caractère de la Révolution) sont donc posés par Lénine dès avant le IIe Congrès [du Parti ouvrier social-démocrate de Russie en 1903] » (p. 42). L’auteur étudie ensuite les mots d’ordre concernant les élections, parfois en faveur du boycottage, d’autres fois pour la participation dans un but d’agitation. Il rappelle la distinction entre le programme minimal (instauration de la démocratie libérale) et le programme maximal (révolution socialiste), qu’il faut mettre tour à tour de l’avant selon la conjoncture. La priorisation des tâches est aussi déterminée par les conditions objectives : la politique au moment de la Révolution de 1905, la réflexion philosophique permettant d’intégrer les leçons des évènements récents durant la période de réaction qui suit (1907-1914). Cela dit, même durant la période de repli, il demeure important de consolider l’appareil illégal du parti et de diffuser des mots d’ordre politiques auprès des masses, afin de préparer le prochain cycle révolutionnaire. La Première Guerre mondiale entraîne la reprise attendue et commande une nouvelle tactique : « Toute la question se ramène donc à transformer la guerre impérialiste en guerre civile contre sa propre bourgeoisie » (p. 70). Cette stratégie de la tension aboutit à un changement de régime en …
Jean-Marc Piotte, Sur Lénine, Montréal, M Éditeur, 2024, 268 p.[Record]
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Alexis Lafleur-Paiement
Université de Montréal et Université de Lille
