L’ouvrage collectif La médiatisation de la politique constitue une tentative d’unifier, ou du moins de présenter de manière cohérente les multiples développements dans le domaine de la communication politique, et ce, en 15 textes et par 23 auteurs et autrices. Les chapitres constituent en majorité des revues de littérature de concepts, certains plus classiques, comme le cadrage, la désinformation, la personnalisation et les stéréotypes de genre, d’autres moins classiques, comme le « lobbying indirect », notion qui s’écarte de la définition juridique du lobbying. L’ouvrage contient des textes qui font en quelque sorte le grand écart en matière de thématiques, allant de sujets plus sociaux, comme le marketing social, à ceux plus rapprochés de la science politique, comme la transformation interne des partis à l’ère numérique. Certains chapitres sont théoriques, mais aussi très concrets, comme celui sur la politisation du système médiatique, qui fait état d’une enquête sur les médias canadiens menée auprès de plus de 200 experts au printemps 2018. D’autres se cantonnent exclusivement dans l’exercice théorique. Ce caractère très théorique de la majorité des textes est compensé par une section « Exercices réflexifs » destinée aux étudiants pour les aider à opérationnaliser les concepts présentés. La médiatisation du politique serait l’envahissement des logiques médiatiques dans quatre domaines : i) les sources d’information personnelles, ce que nul ne conteste ; ii) l’autonomie des médias ; iii) les contenus des médias ; iv) et, enfin, les acteurs, organisations et institutions politiques (p. 4). Les responsables de l’ouvrage soulignent qu’il existe une approche institutionnaliste et une autre socioconstructiviste à la « théorie de la médiatisation du politique ». L’idée que les logiques d’un champ s’imposent à d’autres champs a été longuement étudiée en sociologie, tant il est vrai que le champ journalistique a été dans le passé et est encore largement soumis aux logiques commerciales et dans une mesure différente, politiques. On pense bien sûr ici à Pierre Bourdieu. Il apparaît ainsi curieux que dans l’ouvrage, la logique commerciale n’ait pas été spécifiquement mise en valeur ; les concepts de marketing et de branding, traités aux chapitres 3 et 6, relèvent d’une telle logique. Une large place est faite au numérique, en matière d’engagement citoyen et de pratiques de persuasion : modification des méthodes d’organisation des partis politiques, microciblage des électeurs, chambres d’écho, personnalisation accrue, voire autopersonnalisation, usage des émotions, mèmes, intimisation, etc. On étudie comment le caractère hybride de l’espace médiatique pèse sur les rapports entre élus et journalistes, sur la lutte contre la mésinformation, sur la constitution de micropublics, entre autres. Si l’introduction de l’ouvrage présente la médiatisation de la politique – quelquefois il s’agit « du politique » – comme un phénomène affirmé, les chapitres subséquents font part de questionnements et de nuances appropriés, de même que d’éléments allant dans le sens contraire de la thèse principale. Un point d’interrogation au titre du livre aurait été pertinent : cela aurait présenté de manière plus juste la totalité des textes. Ainsi, dans l’ouvrage, les éléments faisant état de l’envahissement des pratiques politiques par les logiques médiatiques sont contrebalancés par autant d’éléments montrant les influences réciproques entre les deux champs, ou encore par l’imposition de la logique politique sur les pratiques des journalistes. On fait état par exemple du « caractère coconstruit de l’actualité médiatique, résultant d’une influence réciproque » (p. 87) et des « influences mutuelles entre sphères médiatiques et politiques » (au pluriel) (p. 202). On explique aussi que « si les pratiques de cadrage peuvent constituer des indicateurs du processus de médiatisation de la politique, la relation d’interdépendance entre journalistes et acteurs politiques rend difficile d’évaluer …
Mireille Lalancette et Frédérick Bastien (dir.), La médiatisation de la politique. Logiques et pratiques, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2024, 376 p.[Record]
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Anne-Marie Gingras
Professeure associée, Science politique, UQAM
