Le lectorat du Bulletin d’histoire politique connaît déjà bien l’auteur de cet ultime titre : Yvan Lamonde a produit une foison d’études sur l’histoire des idées culturelles et politiques au Québec. Ce dernier opus fait directement suite à son précédent sur Antoine-Aimé Dorion et se situe en rapport aux travaux de Maurice Séguin sur L’idée d’indépendance au Québec, de l’Histoire intellectuelle de l’indépendantisme québécois de Comeau et al., et enfin aux études de Jean-Philippe Carlos. Lamonde déroule ici la carte de l’idée d’émancipation du Québec. Pour nous orienter, il propose ces instruments de navigation que sont le corporatisme, le libéralisme, le nationalisme, le socialisme et la décolonisation, et identifie les lignes de fracture entre la gauche et la droite, entre la défense d’une religion d’État et la laïcité, entre la centralisation fédérale et l’autonomie provinciale. Plusieurs grandes plumes servent de témoignages (de Jules-Paul Tardivel à René Lévesque en passant par Lionel Groulx et André Laurendeau), ainsi que des mouvements (de Jeune-Canada au Mouvement Souveraineté-Association en passant par le Rassemblement pour l’indépendance nationale) et des publications programmatiques (de La Vérité à Parti pris). Dans les deux premiers tiers du XXe siècle, l’alignement de notre question nationale irrésolue aurait pris une tangente très à droite pour ensuite osciller vers la gauche sans toutefois y camper. Le plan de l’auteur est limpide, mais limité, car il a choisi de ne pas aborder les problèmes reliés à la démographie, à l’occupation du territoire et aux équilibres linguistiques, en particulier à partir des années 1950. C’est donc essentiellement la lecture d’une idée à travers ses principaux véhicules. La première partie détaille une « reprise à droite de l’idée d’indépendance » entre 1895 et 1939. La deuxième partie explique le passage « d’un nationalisme traditionnel à un nationalisme moderne ». Enfin, la troisième partie montre la naissance d’une « nouvelle constellation séparatiste » à partir de 1952, avec un tournant en 1956 où s’invite la gauche, pour arrêter en 1967 à ce point d’équilibre entre droite et gauche atteint par la fondation du Mouvement Souveraineté-Associaion puis du Parti québécois. Le livre se conclut sur cette énigme : « Le projet même d’indépendance peut-il convaincre par lui seul ou ne faut-il pas lui agréger d’autres axes dont on voit que l’indépendance leur permettra une meilleure chance d’accomplissement ? » (p. 160) Lamonde recourt à une pluralité d’écrits (livres, articles de revue et de presse, mémoires et correspondances d’acteurs clés). Il lit les textes en profondeur et les cite avec générosité pour souligner la fécondité des idées maîtresses. Tel est le cas de l’expression « Maîtres chez nous », dont il montre l’apparition en 1914 dans la Revue canadienne (p. 8) et sa résurgence en décembre 1932 dans le manifeste des Jeune-Canada (p. 18), puis chez l’historien Lionel Groulx en 1937. « Maîtres chez nous » devient un slogan électoral à Québec en 1962 lors de la campagne sur la nationalisation de l’électricité et sera repris par le premier ministre fédéral au début de la guerre tarifaire avec les États-Unis en 2025. Son éternel retour l’élève au rang d’un mythe. Revenons à l’énigme indépendantiste. L’idée d’indépendance n’est pas autoportante, sinon elle aurait été réalisée lorsque s’est aiguisée la question nationale au XIXe siècle. En 1837, elle n’avait pas mûri, et le peuple ne s’est pas soulevé en armes. L’Union imposée par Londres en 1841 et d’autres urgences, notamment l’émigration, contribuèrent à l’ajourner. Les intellectuels les plus influents, de 1870 à 1970, ont été freinés, voire muselés par l’hostilité des institutions, mais davantage peut-être par leurs propres ambivalences. Que d’ambiguïtés, en effet, dans …
Yvan Lamonde, « Nous demandons aujourd’hui ce que nous exigerons demain ». L’évolution de l’idée d’indépendance du Québec au xxe siècle, Québec, Presses de l’Université Laval, 2025, 189 p.[Record]
…more information
Patrice Groulx
Historien
