Dans le précédent numéro, nous avons rappelé les circonstances menant à l’arrivée de réfugiés arméniens au Canada au tournant des XIXe et XXe siècles, principalement les pogroms menés par des milices nationalistes turques. Parmi ces réfugiés se trouvait Martin Avakian, qui, comme beaucoup d’autres dans sa situation, s’établit dans le sud de l’Ontario. Lorsque la guerre mondiale est déclenchée, et après que la Turquie fût entrée en guerre aux côtés de l’Allemagne, les pogroms anti-arméniens reprennent avec plus de fureur. La famille de Martin disparaît en 1915. Quant à Martin, il s’enrôle dans le corps expéditionnaire canadien en 1917. Après la guerre, il faut attendre 1923 avant que le contact soit rétabli entre la famille réfugiée en Syrie et le soldat démobilisé. Malheureusement, la réunification des Avakian se heurte à des obstacles administratifs proprement canadiens. C’est la lutte contre le Service d’immigration canadien, surtout en 1923-1924, dont il sera maintenant question. Les réfugiés arméniens ne sont pas les seuls réfugiés à la fin de la Première Guerre mondiale. Pour rester dans la même région du monde, mentionnons que la Société des Nations (SDN) et les grandes puissances (Angleterre, France et États-Unis principalement) doivent alors trouver un pays sûr à des centaines de milliers de Russes blancs fuyant les bolchéviques et de Grecs chassés de Turquie. C’est ce que les Avakian cherchent aussi. En 1919, on aurait pu s’attendre à un retour progressif à la politique pré-1914 ; en 1913, le Canada avait reçu plus de 402 000 immigrants pour sept millions d’habitants. La guerre interrompt le mouvement, mais celui-ci ne redémarre ni en 1919 ni en 1920, de sorte que, lorsque le contact est rétabli entre Martin et sa famille, le Canada n’est plus un havre accueillant ; même les immigrants de l’est ou de centre-Europe ne sont plus les bienvenus. Entre-temps, le libéral William Lyon Mackenzie King a conquis le pouvoir sur les conservateurs. Or, King a une vision de l’immigrant totalement en rupture avec ses prédécesseurs, conservateurs ou libéraux. Pourtant, le plus durable des premiers ministres canadiens a pu tôt se former une impression du problème arménien. Alors qu’il était tout jeune correspondant du Globe à Toronto, il mentionne à deux reprises la « guerre » que les Ottomans font aux Arméniens en 1896 – les massacres hamidiens (voir la première partie). En 1899, il se rappelle les « outrages » subis par les Arméniens. Ces impressions ont sans doute été réactualisées lorsque, le 13 février 1920, il reçoit pour trente minutes le révérend Pierce, qui l’entretient des conditions de vie des réfugiés arméniens, le révérend critiquant l’attitude canadienne. En tant que secrétaire aux Affaires extérieures – il cumule le poste avec celui de premier ministre, comme c’était l’usage –, il était tenu au courant du dossier des réfugiés arméniens, comme en fait foi une autre entrée à son journal de janvier 1921. Enfin, il résistait aux pressions britanniques en faveur des Arméniens en décembre 1922. Ce n’est donc pas l’ignorance du sort des réfugiés qui conduisit Mackenzie King et le Canada à ne rechercher que des immigrants blancs originaires de deux régions précises du monde : en premier lieu, les îles Britanniques et, en second lieu, les États-Unis (Figure 2). Vient ensuite l’Europe de l’Ouest. Les candidats à l’immigration des autres régions du monde sont désavantagés. Du reste, la politique d’immigration devient un enjeu tel que le premier ministre décide de retirer au ministère de l’Intérieur la branche Immigration pour créer un ministère de l’Immigration et de la Colonisation. S’ensuit une ronde de nominations de hauts fonctionnaires qui multiplient les notes de service, montrant le …
Une histoire arménienne : le Service d’immigration canadien et les réfugiés au début des années 1920 (2e partie)[Record]
…more information
Yves Tremblay
Historien, ministère de la Défense nationale, Ottawa
