Félix Rose est un cinéaste et documentariste québécois reconnu pour son approche intimiste et engagée du documentaire. Actif dans le monde du cinéma depuis une quinzaine d’années, il s’est fait connaître du grand public avec Les Rose (2020), documentaire percutant et personnel dans lequel il explore les parcours politiques et intellectuels de son père (Paul) et de son oncle (Jacques) au sein du Front de libération du Québec, tout en mettant en lumière l’héritage de sa famille et les combats nationaux des Canadiens français. Les Rose a recueilli un grand succès critique lors de sa sortie et a d’ailleurs battu des records de box-office, chose rare pour les films documentaires, et ce, en pleine pandémie de COVID-19. Dans La bataille de Saint-Léonard (2023), il poursuit sa démarche en donnant la parole à des acteurs méconnus de l’histoire du Québec, tout en posant un regard nuancé sur les tensions identitaires de la Révolution tranquille. Dans La Bataille de Saint-Léonard, Rose se penche sur un épisode marquant de l’histoire contemporaine du Québec : les violents affrontements linguistiques qui ont eu lieu à la fin des années 1960 dans ce qui est aujourd’hui l’arrondissement de Saint-Léonard, à Montréal. Ce quartier, habité par de nombreux Québécois d’origine italienne, devient le théâtre d’un bras de fer entre les communautés francophones et allophones autour de la question de la langue d’enseignement dans les écoles. À travers un récit dense et habilement construit du point de vue narratif, le film retrace les événements qui ont opposé deux figures aux visions diamétralement opposées de la situation linguistique au Québec : Raymond Lemieux, architecte, militant nationaliste et fondateur du Mouvement pour l’intégration scolaire, et Mario Barone, entrepreneur en construction, conseiller municipal et membre éminent de la communauté italienne de Saint-Léonard. Le conflit porte sur une question fondamentale : dans quelle langue les enfants issus des communautés culturelles doivent-ils être instruits au Québec ? Rose aborde ainsi une question qui est centrale dans les études historiques québécoises depuis une trentaine d’années et offre une réflexion originale qui prend en considération des témoignages méconnus, mais centraux, dans l’évolution des débats linguistiques. Dans le contexte de la Révolution tranquille, le combat de Lemieux s’inscrit dans le mouvement néonationaliste qui revendique le droit de faire du français la langue commune de la société québécoise dans toutes les sphères d’activités. Pour Lemieux, l’enseignement unilingue français constitue le seul moyen de garantir la survivance de la langue française dans l’océan anglophone nord-américain. Pour Mario Barone, au contraire, l’anglais représente un outil d’émancipation pour les familles immigrantes italiennes, qui y voient un moyen d’ascension sociale dans une société encore très anglophone dans ses structures de pouvoir, notamment sur l’île de Montréal, mais également dans les grands centres de la province. Barone prône donc une éducation bilingue ou anglophone pour les enfants issus de l’immigration, une position qui s’oppose directement au projet d’intégration francophone portée par Lemieux et ses alliées du Mouvement pour l’intégration scolaire. Le documentaire retrace l’escalade des tensions qui culminent en 1969 lors d’une grande manifestation organisée par le Mouvement pour l’intégration scolaire. Celle-ci dégénère en émeute : incendies, affrontements des manifestants avec la police, arrestations massives, etc. Lemieux sera d’ailleurs mis en état d’arrestation et accusé de sédition, avant d’être finalement acquitté, vu la grogne populaire. En réaction à la situation qui dégénère rapidement, le gouvernement unioniste de Jean-Jacques Bertrand adopte en catastrophe la loi 63 (Loi pour promouvoir la langue française au Québec) en novembre 1969, qui garantit la liberté de choix de la langue d’enseignement. Toutefois, loin d’apaiser les tensions, cette loi provoque l’indignation des milieux nationalistes et indépendantistes, qui …
La bataille de Saint-Léonard (2024)[Record]
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Jean-Philippe Carlos
Historien et conseiller à la recherche, Université de Sherbrooke
