L’année 2025 marque le 80e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe, puis en Asie et dans le Pacifique. Cette commémoration représente une opportunité pour aborder l’histoire du Canada durant cette période. Les contributions rassemblées dans ce dossier cherchent à répondre à des questions en apparence simples : quels sont le déroulement et l’impact du conflit sur le jeune État canadien ? Quelles sont les spécificités et particularités qui distinguent le Canada dans la marche du conflit ? Que signifie « être en guerre » dans un pays à plusieurs milliers de kilomètres des principaux fronts terrestres ? Comment peut-on en rendre compte de manière globale ? Enfin, comment peut-on articuler fait fédéral et logiques provinciales (ici, prioritairement le Québec) dans la compréhension du conflit ? Notre propos considère tant la société canadienne, forte de sa complexité et de ses contradictions, que la place du Canada et de ses citoyens dans d’autres espaces géographiques ou aires culturelles durant le conflit. Le présent numéro est légitime. D’une part, cela fait déjà plus de dix ans que le dernier projet collectif d’ampleur sur le Canada face à la guerre a vu le jour au sein du Bulletin d’histoire politique. D’autre part, il s’agit de montrer comment la recherche s’est récemment développée face à des questionnements renouvelés (sur le fait guerrier ou l’histoire des sociétés nord-américaines), considérant de nouveaux objets, de nouvelles sources ou méthodes. Suivant la logique classique de l’historiographie, le récit de la Seconde Guerre mondiale au Canada a d’abord été écrit sous l’angle de l’histoire militaire. Pendant longtemps, celle-ci a pu se décrire comme étant prioritairement anglophone, tant par ses auteurs que par ses objets. Au tournant du XXIe siècle, la situation était telle que des historiens francophones regrettaient « la frilosité » et le « retard » des Canadiens français sur le sujet. La question militaire restait un objet de recherche « marginal » au Québec avec un faible investissement universitaire, un large déficit de publications en français et un propos fréquemment développé par des non spécialistes. Pour autant, les choses ont évolué petit à petit sous les effets conjugués du calendrier commémoratif, en particulier à l’occasion du 50e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi grâce à des initiatives scientifiques et à des configurations institutionnelles, puis éditoriales nouvelles, notamment à l’Université du Québec à Montréal et au Collège militaire de Saint-Jean. Cette histoire trouve également des échos dans le monde de l’édition, par exemple dans le Bulletin d’histoire politique qui a, au gré de ses livraisons depuis sa fondation, offert une place importante à l’histoire du Canada et du Québec en guerre, soit par le biais de numéros thématiques, soit par le biais d’articles. Les catalogues de maisons d’édition plus spécialisées, comme Athéna éditions, avec sa « collection Histoire militaire », mais aussi Boréal, VLB ou Septentrion, ont également permis de franciser les approches. Un renouvellement historiographique d’autant plus bienvenu que ce long déficit s’est également longtemps accompagné d’un tropisme « national » marqué au Canada français dans la lecture des faits. Un penchant naturel, les historiographies se construisant d’abord et prioritairement dans un cadre national, mais qui a pu s’avérer parfois pesant et surtout ici déformant. On le constate par exemple à travers une lecture fréquemment victimaire du conflit et un surinvestissement de la question de la conscription (1917 ou 1942) dans l’analyse des deux guerres mondiales. Un angle qu’Yves Tremblay n’a pas hésité à qualifier de « stérilisant ». On a pu observer des crispations comparables autour de l’opération de Dieppe ou encore de …
Le Canada face à la guerre : regards croisés[Record]
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Marc Bergère
Université Rennes 2 — TemporaJonas Campion
Département des sciences humaines, Université du Québec à Trois-Rivières
Centre interuniversitaire d’études québécoises (CIEQ)
