Nicolas Langlitz a réalisé, pendant huit mois au milieu des années 2010, un travail de terrain avec des primatologues allemands et japonais, en les suivant dans leurs laboratoires à Leipzig et à Kyoto et dans leurs sites d’observation en Côte d’Ivoire et en Guinée forestière. Il propose une anthropologie de la primatologie qui ne tranche pas dans ce que William Mac Grew a appelé « les guerres culturelles du chimpanzé », mais qui étudie dans quelles conditions des dispositions culturelles sont attribuées par des humains à des primates non humains. Le premier chapitre du livre retrace les origines de la « primatologie culturelle » avec les études menées par Kinji Imanishi sur l’île de Koshima, au sud-ouest du Japon, après 1945. Ce primatologue expliquait la capacité des singes à conserver des grains de blé ou à cultiver des patates douces par la transmission d’une génération à une autre, pour laquelle il forgea le terme kaluchua en japonais sur le modèle du concept nord-américain de culture. Imanishi contestait ainsi la biologie darwinienne dominante dans les sociétés occidentales, centrée sur les mécanismes de compétition, en proposant une biologie plus centrée sur la coopération, dont la société japonaise lui fournissait le modèle. Langlitz note que les disciples d’Imanishi, comme Atuhiro Sibatani ou Franz de Waals, purent intégrer ces propositions anti-darwiniennes dans la biologie darwinienne à travers une nouvelle synthèse cosmopolite, qui est devenue le langage commun de la primatologie culturelle. Le deuxième chapitre retrace le parcours de William Mac Grew qui, après une formation en anthropologie sociale à Oxford, a étudié les chimpanzés avec Jane Goodall sur le site de Gombe, en Tanzanie, puis sur le site voisin de Mahale avec un disciple d’Imanishi, Junichiro Itani. Mac Grew défend une conception durkheimienne de la culture comme un ensemble variable de règles qui transcendent l’individu. Dans les années 1990, il forma le Collaborative Chimpanzee Culture Project, dont l’article séminal, « Culture in Chimpanzees », fut publié dans Nature en 1999 et salué ainsi par Franz de Waal : « Peut-être cet article va-t-il transformer notre culture de façon permanente. » Langlitz note que le concept de culture est repris de façon positive en primatologie, au moment même où il est de plus en plus critiqué en anthropologie comme un concept colonial reposant sur une hiérarchie entre les civilisés et les primitifs. Le troisième chapitre analyse le travail de Christophe Boesch, directeur du Max Planck Institute pour la primatologie à Leipzig et membre du Collaborative Chimpanzee Culture Project, dans ses recherches de terrain en Côte d’Ivoire au sein de la forêt de Taï. Langlitz suit le primatologue germano-suisse lorsqu’il observe les chimpanzés pour comprendre comment ils craquent des noix. Il décrit l’ensemble des règles que doivent respecter les primatologues et l’anthropologue pour ne pas porter atteinte à la santé des chimpanzés, notamment, conserver leurs fécès dans des sacs en plastique, ce qui effraye leurs collaborateurs locaux, qui craignent que celles-ci tombent sous l’emprise de sorciers. Les primatologues développent des pratiques d’habituation qui leur permettent d’observer de près les chimpanzés sans perturber leurs comportements et de produire des données positives au moyen d’« ethogrammes ». Le quatrième chapitre se déplace de la Côte d’Ivoire vers Leipzig, où Christophe Boesch entre dans une polémique avec son collègue Michael Tomasello au Max Planck Institute for Evolutionary Anthropology. À partir d’études sur des chimpanzés en laboratoire, celui-ci a développé la thèse selon laquelle les humains diffèrent des primates non humains par une capacité cognitive à l’accumulation de connaissances qui explique le progrès historique de l’humanité. Cette thèse a été reprise positivement par le membre le plus illustre de l’École …
Langlitz Nicolas, 2020, Chimpanzee Culture Wars: Rethinking Human Nature Alongside Japanese, European, and American Cultural Primatologists. Princeton, Princeton University Press, 352 p.[Record]
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Frédéric Keck Laboratoire d’anthropologie sociale, Paris, France
