La mondialisation met rarement en lumière les corps qui la soutiennent. Dans Fruits frais, corps brisés, Seth M. Holmes, anthropologue et médecin, renverse cette invisibilité en nous plongeant dans l’expérience des Triquis, une communauté autochtone d’Oaxaca contrainte à l’exil économique. Publié initialement en anglais en 2013 (Fresh Fruit, Broken Bodies), l’ouvrage est le fruit d’une enquête ethnographique immersive puisque Holmes a marché, travaillé et souffert avec ces migrants, jusqu’à franchir clandestinement la frontière mexicaine à leurs côtés. La préface de Philippe Bourgeois est indispensable pour la contextualisation de l’ouvrage et du travail de Holmes plus largement. Le livre, composé de sept chapitres, ne se contente pas de décrire des conditions de travail difficiles : il décortique les mécanismes qui produisent et entretiennent l’injustice. En effet, dès les premières phrases, le lecteur est projeté dans une réalité éprouvante et dangereuse, celle de traverser la frontière vers les États-Unis. Dans le premier chapitre, Holmes présente la question existentielle très importante qu’on lui a posée et qui met en exergue la complexité de ce terrain : « Cela vaut-il la peine de risquer ta vie ? » Le deuxième chapitre poursuit la réflexion méthodologique de l’auteur quant à sa présence sur le terrain tout en soulignant l’importance d’une anthropologie incarnée de la migration. Le chapitre trois expose les hiérarchies ethniques à l’oeuvre tandis que le chapitre quatre témoigne du lot de violence que subissent quotidiennement les travailleurs, au travail comme dans le processus migratoire. Les chapitres cinq et six traitent respectivement du corps malade du migrant (sous la loupe du clinicien) et de la naturalisation de la souffrance sociale. En effet, ces migrants ne sont pas, dans ce contexte très précis, des corps malléables. Holmes conclut qu’il est nécessaire de reconnaître la solidarité pragmatique qui émane de cette souffrance et indique comment l’accueillir pour réfléchir aux enjeux migratoires. Ce que j’ai particulièrement apprécié de ma lecture, c’est la rigueur du travail de Holmes mélangeant l’empathie du médecin, la rigueur de l’anthropologue et l’audace du témoin. En dévoilant la hiérarchie implacable des champs de fraises, Holmes met au jour une vérité dérangeante : la prospérité des uns repose sur la souffrance silencieuse des autres. Une fois installés aux États-Unis, les Triquis se retrouvent en bas d’une pyramide sociale soigneusement entretenue. Au sommet de celle-ci, les propriétaires et contremaîtres (Blancs ou Japonais-Américains) ; au milieu, des travailleurs métis ou texans ; tout en bas, les Triquis, assignés à la cueillette des fraises, tâche épuisante, car réalisée à genoux toute la journée. La posture corporelle devient ainsi un symbole de la hiérarchie : ceux qui commandent sont assis derrière un bureau, ceux qui surveillent restent debout, et ceux qui obéissent plient leurs corps au sol. Holmes met justement en évidence un processus redoutable : la violence symbolique. Les Triquis sont décrits comme « faits pour » ce travail, car petits et proches de la terre. Leurs douleurs chroniques ou leurs blessures sont pour cette raison banalisées. Cette naturalisation masque la violence structurelle et empêche toute remise en question. Le regard médical de Holmes permet de lier le travail à ses conséquences physiologiques : douleurs articulaires, blessures musculaires, troubles respiratoires, fatigue chronique. Les fruits qui paraissent anodins sur les étals de supermarchés deviennent, à travers cette enquête, des témoins silencieux de l’usure des corps. Holmes montre encore que les Triquis ne sont pas seulement exploités : ils sont stigmatisés. Présentés comme alcooliques, violents ou profiteurs du système médical, ils subissent une dévalorisation permanente qui justifie leur maintien en bas de l’échelle. À cela s’ajoutent des barrières concrètes : absence de papiers, non-maîtrise de l’espagnol …
Appendices
Références
- Althabe G. et V. A. Hernandez, 2004, « Implication et réflexivité en anthropologie », Journal des anthropologues, 98-99 : 15-36.
- Holmes S. M., 2013, Fresh Fruit, Broken Bodies: Migrant Farmworkers in the United States. Berkeley, University of California Press.
- Olivier de Sardan J.-P., 1995, « La politique du terrain. Sur la production des données en anthropologie », Enquête. Archives de la revue Enquête, 1 : 71-109.
