Ce livre est une présentation synthétique et analytique des thèses de Patrick Tort sur Darwin. Il se compose de deux parties bien distinctes. Une première partie, constituée de six articles, dont deux de Patrick Tort, traite en particulier de la révolution darwinienne et de ses liens avec le marxisme. Une seconde partie présente un entretien avec Patrick Tort sur l’histoire et la théorie des sciences autour de l’anthropologie darwinienne et des sciences sociales. Le grand intérêt de cet ouvrage est de montrer toute la richesse et la complexité des positions de Tort, mais aussi ses présupposés, notamment le matérialisme de Diderot et le marxisme. En entrant dans cette oeuvre, le lecteur pénètre dans un ensemble cohérent de relectures et d’interprétations des textes de Darwin, même si l’oeuvre de Tort exclut d’emblée d’autres interprétations qui contribuèrent aussi à la compréhension de Darwin et du darwinisme durant les 40 dernières années, comme celles de Jean Gayon, Mickael Ruse et Daniel Becquemont. Tentons d’y voir plus clair. Le premier article de Patrick Tort présente les points de départ et inférences logiques aboutissant à la théorie de la sélection naturelle (p. 17-20), mais aussi les dérives idéologiques de l’évolutionnisme, dont celle de Spencer (p. 24-28). Ici, l’analyse de la constitution du noyau fondamental de la théorie et de ses contrefaçons est tout à fait recevable. Le second article de Tort, sur la seconde révolution darwinienne, présente une « anthropologie inattendue » (p 37-41), articulée autour de l’effet réversif de l’évolution (p. 41-49). Ce fameux effet réversif, issu de la sélection naturelle des instincts sociaux, suppose l’avancée de l’homme en civilisation et l’extension de la sympathie ; d’où une régression de la lutte entre les individus et un affaiblissement de la sélection. Tort cite alors le chapitre IV de La filiation de l’homme. Sur l’émergence de la civilisation qui aurait stimulé l’extension de la sympathie, remarquons que Jean Gayon, en 1992, allait dans le même sens : Ce qui concerne l’effet réversif de l’évolution et la sympathie a donc été abordé par d’autres auteurs, mais Tort a sans doute plus particulièrement insisté sur « l’inscription de l’homme dans la nature », dans La filiation de l’homme en 1871 (p. 59). Dans les autres articles, apparaît en premier lieu la « position conjointe » de Marx-Engels sur L’origine des espèces (p. 70) : l’acceptation de la théorie de l’évolution, mais perçue comme incomplète ; il lui manquerait la « dialectique (hégélienne) de la nature ». Si on suit l’approche de Patrick Tort, l’effet réversif de l’évolution irait dans le même sens que la recherche d’une société sans classe chez Marx. En réalité, la sympathie dans la société darwinienne n’est pas du même ordre, car supposée compatible avec l’individualisme libéral. Lilian Truchon évoque « la notion d’hypertélie, restaurée par Tort sur des bases darwiniennes » (p. 81) ; ce qui est visé est ici l’hypertélie économique de nos sociétés. De même, Marc Joly insiste sur les particularités de l’anthropologie darwinienne, faisant place à la « sympathie », mais basée sur des processus biologiques évolutifs. Il reste à approfondir la nature de « l’horizon normatif commun à Darwin, Marx et Freud » (p. 103). L’ouvrage se poursuit avec un article de Wonja Ebobisse intitulé « Capitalisme et hypertélie ». Dans le darwinisme, les caractères ou organes considérés comme hypertéliques sont ceux qui « dotent leur porteur d’un avantage reproductif » (p. 109, un exemple étant le bois des cervidés). Le désavantage lié au coût énergétique du port du bois des cervidés serait surcompensé, non seulement par l’efficacité de l’arme, mais par celle du charme, comme le dit …
Appendices
Références
- Canguilhem G., 1977, Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie : nouvelles études d’histoire et de philosophie des sciences. Paris, Vrin.
- Gayon J., 1992, Darwin et l’après-Darwin. Paris, Kimé.
