Qualifié de « dernier tour de piste » (p. 29) par son auteur, cet ouvrage est une synthèse des soixante années de carrière de Jean Copans. L’objectif est d’« exposer les conditions difficiles et contradictoires de gestation d’une possible, mais surtout nécessaire, troisième mondialisation de l’anthropologie sociale et culturelle » (p. 39). Réunissant treize articles publiés principalement entre 2008 et 2018, le lectorat reconnaîtra des réflexions entamées ailleurs, notamment dans le dernier chapitre du manuel Introduction à l’ethnologie et à l’anthropologie (Copans et Adell 2019) ainsi que dans les dix épisodes consacrés à Jean Copans de la série filmée Les Possédés et leurs mondes, réalisée par Frédéric Laugrand, avec le soutien de la revue Anthropologie et Sociétés (2018-2019). L’ouvrage est d’ailleurs dédicacé à trois anciens directeurs de la revue Anthropologie et Sociétés : Serge Genest, Francine Saillant et Frédéric Laugrand (p. 5). Soulignons qu’entre la tradition anglo-saxonne (anthropologie) et la tradition française (ethnologie), l’anthropologie québécoise, à la fois nord-américaine et francophone, offre un accès privilégié aux deux traditions qui ont bercé les débuts disciplinaires. Malgré les efforts certains de Copans pour saisir et comparer les apports de ces deux traditions fondatrices, il rappelle que les limites linguistiques et les carences de catalogages limitent la diffusion et l’accès à certains pans de ces deux traditions anthropologiques (p. 9). Les trois mondialisations de l’anthropologie, centrales à l’argumentation de Copans, sont explicitées au chapitre 2, qui reprend un texte initialement publié en 2009 dans l’ouvrage Réinventer l’anthropologie ?, sous la direction de Francine Saillant. La première mondialisation réfère au mouvement initial des premiers anthropologues occidentaux qui découvrent les populations des colonies. Selon Copans, c’est à ce moment que s’établit un « clivage dualiste initial » (p. 104) entre la sociologie comme étude des sociétés occidentales et l’anthropologie comme étude de l’« Autre ». Les études ethnographiques locales qui se développent en France dans les années 1960-1970 et les travaux internationaux mèneront l’anthropologie vers une « tentative d’appréhender le côté inédit et inconnu de toute réalité sociale » (p. 108). Lors de cette deuxième mondialisation, le regard anthropologique initialement « du Nord vers le Sud devient celui du Nord vers lui-même » (p. 96). Nous pourrions ici invoquer que le regard du Nord vers le Nord est plus précoce en Amérique, notamment sous la plume de William Isaac Thomas et Floran Znaniecki (1918) et de leurs confrères de l’École de Chicago. La sociologie et l’anthropologie semblent ici se distinguer non pas sur un axe Nord-Sud, mais plutôt par leur épistémologie respective : l’induction méthodologique de Boas, diffusée plus largement par l’École de Chicago, s’instituait en opposition critique à la sociologie déductive dominante. Mais, reconnaissons que l’anthropologie américaine est initialement marquée par une description de l’« Autre » principalement autochtone. Une troisième mondialisation, observable depuis la fin du XXe siècle, engendre un nouveau regard du « Sud sur le Nord et enfin des Suds sur les Suds » (p. 96). Le titre de l’ouvrage, L’anthropologue sans cochons, ainsi que le prologue et l’épilogue font référence à l’histoire personnelle de John Dademo Waiko. Originaire de Nouvelle-Guinée, Waiko réalisa un parcours universitaire au Nord. En 1982, diplômé d’un doctorat, Waiko n’avait pas de cochon pour festoyer et marquer son retour dans sa communauté. Avec les années, il devint professeur, puis directeur du département d’histoire de l’Université de Papouasie–Nouvelle-Guinée et politicien engagé lors de l’indépendance. Son parcours au Nord en vint donc à se transformer en engagement académique et politique envers les communautés de la Papouasie–Nouvelle-Guinée, c’est-à-dire envers les Suds. Ces réussites de passages du Nord au Sud, puis des Suds vers les Suds …
Appendices
Références
- Arcand B., 2019, Les Cuivas. Montréal, Lux Éditeur.
- Bouchard S., 2021, Du diesel dans les veines. Montréal. Lux Éditeur.
- Copans J. et N. Adell, 2019, Introduction à l’ethnologie et à l’anthropologie. Paris, Armand Colin.
- Laugrand F. (dir.), 2018-2019, Les Possédés et leurs mondes. Série d’entrevues avec Jean Copans, site Internet (https://www.anthropologie-societes.ant.ulaval.ca/les-possedes-et-leurs-mondes?title=copans). Consulté le 6 mars 2026.
- Thomas W. I. et F. Znaniecki, 1918, The Polish Peasant in Europe and America. Boston, Richard G. Badger, The Goram Press.
