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Comptes rendusBook ReviewsReseñas

Bouchard Gérard, 2025, Terre des humbles. Les Saguenayens 1840-1940. Montréal, Boréal, 457 p.[Record]

  • Émile Duchesne

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  • Émile Duchesne Département d’anthropologie, Université Laval, Québec (Québec), Canada

Professeur émérite de sociologie et d’histoire de l’Université du Québec à Chicoutimi, Gérard Bouchard a consacré l’essentiel de sa carrière à enquêter sur l’histoire sociale des habitants du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Terre des humbles expose les rêves et les conflits qui ont marqué la vie des premiers Saguenéens, cette génération de défricheurs qui ont su créer un microcosme social au nord de Charlevoix entre 1840 et 1940, décennie où cesse la colonisation agricole. La recherche repose sur plusieurs types de données, comme les données d’archives, l’histoire orale et les données généalogiques. Campé dans la discipline de l’histoire sociale, le livre s’intéresse aux dilemmes quotidiens qui animaient la vie des gens du commun. Le ton est à la synthèse, ce qui rend la lecture agréable et accessible à un lectorat de tout horizon. Les chercheurs universitaires n’y trouveront pas toutes les sources sur lesquelles Bouchard s’appuie pour constituer son récit. C’est une omission volontaire de l’auteur, qui a fait le choix de livrer un texte allégé des renvois bibliographiques, référant les lecteurs à ses nombreux travaux publiés dans les revues scientifiques. L’ouvrage débute par une description des conditions de dénuement dans lesquels les premiers Saguenéens se sont retrouvés lors des premiers moments de la colonisation. On aurait imaginé une société coupée du monde et refermée sur elle-même, mais Bouchard montre comment la société saguenéenne cultivait une curiosité pour l’extérieur. L’émigration constante vers les États-Unis — et les nombreux retours d’émigrés — aurait stimulé l’émergence de différents rêves chez les Saguenéens. Il y a d’abord le rêve des « cultivateurs-entrepreneurs », certains cultivateurs ayant regroupé leurs épargnes pour fonder de petites industries. Il y avait aussi celui du capitalisme industriel « à l’américaine », voulant faire de Chicoutimi le « Chicago du Québec ». Ce rêve, porté par l’élite locale, dont le flamboyant « Jos-le-Beu », brièvement maire de Chicoutimi et fondateur du journal Le Progrès du Saguenay, cherchait à faire naître une industrie francophone qui permettrait de se libérer du joug des Price, le clan familial anglophone qui dominait l’industrie régionale. Il y avait enfin le rêve conservateur du haut clergé, exemplifié à merveille par le controversé Mgr Labrecque, voulant faire de la région une « nouvelle » Nouvelle-France. En coupant les Saguenéens des influences de la ville et de l’étranger, le haut clergé souhaitait faire advenir une société théocratique animée par un ultramontanisme radical. À première vue, cette accusation envers le haut clergé semble sévère, mais Bouchard démontre sans équivoque que les hauts dirigeants de l’Église ont multiplié les dispositifs de contrôle et de surveillance : mainmise sur les syndicats, ingérence dans les affaires politiques (un député sera même excommunié), censure des livres et des quotidiens importés de l’extérieur, entretien d’un réseau de délation, etc. Selon Bouchard, c’est envers les femmes que ce dispositif de contrôle a été le plus violent, les obligeant à s’offrir à leur mari en toute circonstance tout en les accusant systématiquement de corrompre les hommes en matière de sexualité. L’auteur expose également les actes de résistance de la population saguenéenne envers le haut clergé. Par exemple, les femmes utilisaient en secret des stratégies de régulation des naissances, et les pratiques issues du catholicisme populaire, comme la Mi-Carême, se sont poursuivies malgré des menaces d’emprisonnement. Encore plus parlant, la région a élu plus souvent des libéraux pendant la période étudiée, alors que les autorités cléricales faisaient tout en leur pouvoir pour faire élire des conservateurs. Enfin, malgré des intérêts contradictoires, Bouchard recense quelques épisodes de solidarité qui traversent toutes les couches de la société saguenéenne. L’exemple le plus saillant est la résistance à la conscription lors de …

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